La lettre de Laurent Joffrin…………….(19/04/2017)

Libération 19 avril 2017
Laurent Joffrin
La lettre de campagne
de Laurent Joffrin

Mélenchon si, Mélenchon no

Le meeting holographique de Jean-Luc Mélenchon est un succès. Quelque 30 000 personnes ont assisté à la prestation du leader de la gauche radicale, les uns devant l’homme en chair et en os, les autres devant une image numérique. Cette performance est plus impressionnante encore qu’on ne croit. Mélenchon a en effet réussi un tour de force technologique passé inaperçu : alors que son image est la même partout, l’hologramme de son projet change selon les moments et les lieux.

C’est particulièrement spectaculaire sur un sujet essentiel, celui de l’Europe. «Ne croyez pas ce qu’ils vous disent :  »Il veut sortir de l’Europe, de l’euro » […], allons, un peu de sérieux», a-t-il lancé. Donc Mélenchon ne veut pas sortir de l’Europe, alors même que cette sortie éventuelle est une pierre angulaire de son programme de rupture. «Nous désobéirons aux traités afin d’améliorer immédiatement les conditions de vie de la population, indiquait jusque-là le projet de la France insoumise. […] Nous désobéirons en particulier aux traités budgétaires et nous nous mettrons en situation de ne pas subir de chantage du monde de la finance.» Cette désobéissance immédiate aux traités revenait donc à sortir d’emblée du cadre européen puis à entamer un bras de fer avec les autres pays du continent pour s’affranchir des contraintes qui pourraient peser sur l’application du programme mélenchonien. En cas d’échec (probable dans cette hypothèse), la France rétablirait une monnaie nationale (sortie de l’euro) et un contrôle des changes assorti de droits de douane aux frontières nationales (sortie de l’Union). «Nous anticiperons une solution de rupture unilatérale, autour notamment du retour à la monnaie nationale et d’un protectionnisme aux frontières», expliquaient les responsables du Front de gauche. Le «plan B» (rupture) agité avec énergie pour obtenir le plan A (réforme radicale). Et si le plan A était refusé, application du plan B. Tel était le projet initial.

On a entendu mardi soir une tout autre chanson : Jean-Luc Mélenchon a évoqué à ce sujet des «enjeux immenses» : «Savoir si nous allons nous opposer les uns aux autres en Europe ou si nous allons faire baisser les tensions qui existent entre les peuples.» S’il s’agit de «faire baisser les tensions», difficile de lancer un ultimatum à nos partenaires, en particulier à l’Allemagne, dont le peuple est très majoritairement pro-européen… Rappelons que l’argument de la paix et de la coopération nécessaire, parfaitement juste, est à la base de tous les plaidoyers pro-européens. Il implique évidemment que la France reste dans l’Union, sauf à jeter bas le mécanisme politique qui a assuré paix et coopération sur le continent depuis soixante ans.

Quelle est la bonne version ? Difficile à dire, mais il change manifestement selon que le candidat de la rupture est à 10% ou à 18%. Désormais en position de passer le premier tour, l’homme de la France insoumise met une bonne pinte d’eau claire dans un vin jusque-là très rouge. La défunte SFIO avait théorisé ce grand écart entre discours et pratique. Il y avait, dans cette époque reculée, un «programme maximal» (passage au socialisme) et un «programme de gouvernement» adapté aux réalités immédiates (réformes prudentes et progressives). Les plus anciens se rappelleront le nom que l’on donnait naguère à cette doctrine : le molletisme, du nom de Guy Mollet, secrétaire général de la SFIO, marxiste orthodoxe dans les congrès, opportuniste au gouvernement.

Et aussi

• Marine Le Pen compare la situation actuelle du pays à celle qui prévalait du temps de Richelieu, quand le cardinal de fer guerroyait contre les protestants accusés de vouloir instaurer un Etat dans l’Etat. A cette époque, la religion réformée disposait en France de places fortes dites «de sûreté», militairement défendues et au sein desquelles ils agissaient à leur guise. Richelieu avait mis le siège devant La Rochelle, place protestante qu’il voulait réduire (voir les Trois Mousquetaires). Dans l’esprit malade du Front national, va-t-on envoyer l’armée française mettre le siège devant la Seine-Saint-Denis, «territoire perdu de la République» qu’il désigne comme une place forte musulmane ? Avec cette ironie supplémentaire de l’Histoire : en dehors des catholiques intégristes, tout le monde s’accorde à dire aujourd’hui que l’expulsion des protestants, décidée plus tard par Louis XIV et que Marine Le Pen veut rééditer en expulsant les musulmans, fut une tragique erreur pour la France.

• La croissance mondiale va mieux. Pour peu que cette embellie touche aussi la France (ce qui est probable, sauf erreur majeure commise par la nouvelle majorité), le prochain président, sans faire grand-chose, verra-t-il le chômage décroître mois après moi ? Ce que Hollande a attendu en vain pendant cinq ans…

• Le dernier sondage Cevipof pour Le Monde, réalisé auprès de quelque 11000 personnes, confirme tous les autres : érosion des favoris Le Pen et Macron, montée de Fillon et Mélenchon, proportion importante d’hésitants. Nous devrons voter tout seuls, sans que les sondeurs donnent de pronostic clair. Angoisse…

• Un bon point pour notre démocratie : alors qu’ils ont été avertis la semaine dernière des menaces pesant sur leurs personnes, les candidats ont maintenu intégralement leur programme d’apparitions publiques. Détail significatif : sommé par les services de sécurité de passer un gilet pare-balles avant de monter à la tribune, François Fillon a refusé tout net. Les occasions de dire du bien de Fillon sont trop rares pour ne pas le souligner.

Laurent Joffrin
Publié dans : "AFFAIRES", Politique |le 19 avril, 2017 |Pas de Commentaires »

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