L’édito de Laurent Joffrin………………(25/08/2017)

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Mémoire

ÉditoCe fut un talentueux général américain qui défendait un gouvernement esclavagiste : on déboulonne les statues de Robert E. Lee un peu partout aux Etats-Unis. Ce fut un brillant général français dont le gouvernement rétablit l’esclavage en 1802 : personne ne songe à déboulonner les statues de Napoléon Bonaparte. Pourtant, le parallèle n’est pas artificiel : cédant au lobby colonial, le Premier Consul a bien restauré un système d’oppression qu’on définit aujourd’hui comme un crime contre l’humanité. Il a aussi envoyé aux Antilles un corps expéditionnaire chargé de mettre en œuvre sa décision et qui s’est distingué par sa férocité dans sa lutte contre les esclaves révoltés. La question se pose, donc.

Excès de mémoire ? Repentance masochiste ? On nuancera le cas de Bonaparte : il fut aussi un général de la Révolution et, en 1815, il abolit – sur le tard – cet esclavage qu’il avait rétabli treize ans plus tôt. A la différence de Lee, son action, comme on sait, fut autrement plus large. Si l’on voulait se débarrasser de lui, il faudrait aussi débaptiser la rue de Rivoli, la gare d’Austerlitz ou la place de la Concorde, abattre la colonne Vendôme et supprimer la légion d’honneur. Le ridicule n’est pas loin. Et s’il fallait effacer de la mémoire nationale tous ceux qui ont favorisé l’entreprise esclavagiste, on devrait rayer des cadres Richelieu, Colbert, Louis XIV ou Surcouf. Difficile… En revanche, la persistance dans les villes de France de certaines plaques célébrant la mémoire d’armateurs enrichis dans la traite, ou encore la présence du nom de Richepanse dans certaines rues, alors que ce général a commis d’immondes massacres en Guadeloupe, choquent légitimement la mémoire républicaine, pas seulement dans les communautés antillaise ou africaine. Dans ces cas précis, le changement de nom s’impose, comme aux Etats-Unis, où les statues de Lee, la plupart du temps, célèbrent ouvertement l’esclavage et la ségrégation.

Pour le reste, il vaut mieux procéder par ajout que par retranchement. Plutôt que d’effacer certains personnages, comme dans l’URSS de Staline, il vaut bien mieux compléter avec précision et justesse leurs biographies. C’est la raison pour laquelle, d’ailleurs, les grandes villes portuaires comme Nantes ou Bordeaux ont entamé depuis une décennie au moins un travail de commémoration utile et lucide de la mémoire du «commerce triangulaire», qui fut une abomination dont les manuels scolaires ont longtemps tu la réalité. A condition d’être un récit et non un roman, l’histoire nationale est bénéfique. En rappelant les crimes du passé, elle sert aussi à lutter contre les discriminations du présent.

Laurent Joffrin

Liberation.fr
Publié dans : Libres Propos |le 25 août, 2017 |Pas de Commentaires »

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