La DRH du Travail……………………….(31/08/2017)

Enquête

La première DRH de France

Par Ismaël Halissat — 30 août 2017 à 20:46
Muriel Pénicaud le 30 août sur le perron du ministère du Travail.Zoom
Muriel Pénicaud le 30 août sur le perron du ministère du Travail. Photo LAURENT TROUDE

Passée par le cabinet de Martine Aubry et les conseils d’administration du CAC 40, la cheville ouvrière de la réforme du travail incarne le «en même temps» macronien. Bien que politiquement fragilisée, elle jouit d’un entregent hors norme.

Un soir du mois de mai, peu de temps après sa nomination, Muriel Pénicaud organise un dîner au ministère du Travail. Un repas de vieux potes où l’on trinque au bon temps, et surtout à la nouvelle du moment : celle qui était chargée de la formation professionnelle (1991-1993) auprès de Martine Aubry a repris les rênes. Comme un retour aux origines. Un toast à cette bande de trentenaires, de gauche et ambitieux, qui a vieilli et réussi.

Au fil des années, les anciens du cabinet d’Aubry prennent l’habitude de se réunir plusieurs fois par an. Et se donnent un surnom chic : «les canetons du Châtelet». On retrouve Guillaume Pepy, qui était à l’époque directeur de cabinet, devenu depuis 2008 patron de la SNCF, et des anciens conseillers techniques : Jean-Pierre Clamadieu, désormais à la tête du groupe Solvay, l’un des leaders mondiaux de la chimie, Gilles Gateau, actuel directeur des ressources humaines d’Air France, Yves Barou qui, après avoir été DRH de Thales, préside l’Agence pour la formation professionnelle des adultes, ou encore David Azéma, qui a notamment dirigé l’Agence des participations de l’Etat et a contribué à la campagne d’Emmanuel Macron. Aujourd’hui, la plupart sont convaincus que le projet de loi travail que porte Muriel Pénicaud va dans le bon sens. Hier, ils auraient trouvé tous les arguments pour démontrer le contraire…

Non encartée

Depuis ce dîner, Muriel Pénicaud, 62 ans, a survécu à un remaniement, à l’ouverture d’une instruction dans l’affaire Las Vegas et à une polémique sur ses stock-options empochées avec Danone. Elle a fait plus que tenir. Pendant tout l’été, elle a enchaîné les rounds de négociations avec les différents partenaires sociaux. Sans jamais trop en dire. Ni aux syndicats ni aux Français. Et personne n’a claqué la porte. Ce jeudi, en dévoilant le contenu des ordonnances (lire pages 4-5), elle aura la lourde responsabilité de révéler la première pierre du quinquennat d’Emmanuel Macron.

Ces deux-là étaient faits pour s’entendre. Muriel Pénicaud revendique, comme son credo, la «nécessaire» combinaison de «l’économique» et du «social». Un attelage qui aura été la boussole de toute sa carrière professionnelle, selon elle. Son maître à penser ? Antoine Riboud, proche de la Deuxième Gauche, ancien dirigeant de BSN – ex-Danone -, où Muriel Pénicaud a fait l’essentiel de sa carrière dans le privé. «C’était un patron de gauche, qui avait déjà, dans les années 70, une conscience que la croissance économique devait aussi se soucier de l’écologie et du social», détaille-t-elle. Déjà une forme préhistorique du «en même temps» répété à l’envi par Macron pendant la campagne présidentielle.

Quand elle le rencontre pour la première fois, c’est le coup de foudre. Emmanuel Macron est encore secrétaire adjoint de l’Elysée. «Je me suis tout de suite dit que c’était quelqu’un d’extraordinaire», raconte-t-elle dans son bureau au rez-de-chaussée du ministère de la rue de Grenelle. Les grandes portes-fenêtres sont ouvertes sur le parc. Un léger courant d’air vient faire tinter l’immense lustre au-dessus du bureau. Muriel Pénicaud est tout à la fois prudente et directe. Précise quand ça l’arrange, fuyante quand elle sent le danger.

Jamais élue, non encartée, Muriel Pénicaud, alors inconnue du grand public, représente cette «société civile» que chérit le Président. C’est dans le cadre de ses fonctions de directrice générale de Business France, organisme chargé de la promotion à l’étranger des entreprises françaises, qu’elle fait la connaissance approfondie de Macron, alors son ministre de tutelle. Politiquement, elle lui doit tout. Il lui doit l’organisation du show de Las Vegas, premier acte d’une future candidature à la présidentielle. Et qui va entraîner l’ouverture d’une information judiciaire pour délit de favoritisme et recel. Business France est suspecté de s’être affranchi de la procédure d’appel d’offres en missionnant Havas.

Muriel Pénicaud est née dans une famille de cinq enfants. Père «conseiller financier», mère «au foyer», d’une enfance bourgeoise au Chesnay, à côté de Versailles. Elle a pris l’habitude de raconter une anecdote lorsqu’il faut parler derrière un pupitre, devant du beau monde, pour trouver une origine à cet «engagement social». Comme à l’occasion de sa promotion au grade d’officier de la légion d’honneur en 2014 : «Lorsque j’avais 10 ans, quand une prof au collège m’a demandé quel métier je voulais faire plus tard, j’ai répondu cheffe d’orchestre. Elle s’est énervée et m’a expliqué que ce n’était pas possible, que c’était un métier d’homme.» Muriel Pénicaud en tire un «déclic» auquel s’ajoute «une prise de conscience des inégalités» lors d’un premier engagement associatif à 15 ans. Scolarisée jusqu’au bac dans l’enseignement privé, elle fait des études d’histoire et de sciences de l’éducation à Nanterre. «J’étais une bonne élève, mais je n’ai pas voulu aller vers la voie royale des grandes écoles», assure-t-elle. Elle commence à travailler à 21 ans dans un centre de formation des personnels communaux à Paris puis Nancy, et enchaîne en prenant la direction d’une antenne régionale du ministère du Travail avant d’entrer en 1991 au cabinet de Martine Aubry. «Muriel Pénicaud était le prototype de la conseillère très précieuse qui cumulait les qualités d’une techno avec un grand sens pratique», flatte Guillaume Pepy. «C’est en entrant au cabinet de Martine Aubry en 1991 que j’ai commencé à rencontrer les partenaires sociaux au niveau national», se souvient Muriel Pénicaud. Elle se définit à l’époque comme «sympathisante de gauche» sans jamais franchir le pas de porte d’un parti. «J’avais pensé à entrer au PS mais la place des femmes dans les partis politiques était catastrophique, faire le café ce n’était pas mon truc.»

«Une personne à l’écoute»

Après deux années rue de Grenelle, Muriel Pénicaud part faire carrière dans les ressources humaines, dans le secteur privé. D’abord à Danone pendant neuf ans. Puis elle part chez Dassault Systèmes, pour obtenir le poste qu’elle convoite : directrice générale des ressources humaines. Une histoire d’ambition ? Non, juste l’envie d’avoir «plus d’impact sur les décisions», euphémise-t-elle. En 2008, alors qu’elle s’apprête à monter sa boîte, Franck Riboud, fils du fondateur de Danone, la rappelle. Et lui propose le poste de DRH qu’elle n’avait pu obtenir lors de son premier passage. Sa grande œuvre : la mise en place «d’une protection sociale pour tous les salariés du groupe dans le monde, une première dont se sont inspirées plusieurs grandes entreprises par la suite», raconte-t-elle.

Dans la maison, on garde une bonne impression de son passage. «J’ai le souvenir d’une personne à l’écoute, assez ouverte aux propositions qu’on lui faisait. Elle était capable d’amender son projet, même si c’était souvent à la marge, en fonction de nos remarques», raconte Michel Coudougnes, délégué syndical central CGC de Danone. «Pour certains, le dialogue est uniquement à visée pédagogique, pour convaincre l’autre. Elle, elle prenait en compte l’avis d’en face, sans bien sûr tout accepter», confirme Gaby Bonnand, ancien responsable national de la CFDT, qui siégeait avec d’autres personnalités extérieures dans la commission présidée par Pénicaud chargée de conseiller Danone dans ses bonnes œuvres à l’étranger.

Sa relation avec les syndicats sera pourtant moins idyllique à Business France, où Muriel Pénicaud est nommée en 2014 pour opérer la fusion entre l’Agence française pour les investissements internationaux (Afii) et Ubifrance. En interne, l’ex-directrice générale est rapidement contestée pour sa gestion de ce chantier. Alors que la fusion s’embourbe, les salariés apprennent par une lettre anonyme que l’actuelle ministre du Travail a discrètement augmenté plusieurs de ses proches collaborateurs. L’information a du mal à passer en interne. D’autant qu’elle tombe au pire moment : les syndicats sont aux prises avec les conséquences sociales de la fusion et bataillent dans les négociations salariales. Les représentants du personnel multiplient alors les signaux de détresse.

Fin 2015, les syndicats sont finalement reçus par les deux ministères de tutelle de Business France (Bercy et le Quai d’Orsay) et le secrétariat d’Etat au Commerce extérieur. En l’absence de Pénicaud. Le compte rendu des syndicats charge violemment la directrice générale, pointant des «erreurs de gouvernance dont souffre l’agence», et menace de déclencher un droit d’alerte. Muriel Pénicaud ne laissera que quelques lignes d’au revoir lors de son départ, mi-mai, pour la rue de Grenelle : «Je pars confiante dans l’avenir de l’agence, qui a prouvé son efficacité et sa capacité de rayonnement.»

En cette fin d’été, pourtant, la majorité des commentateurs louent sa conduite de la réforme du code du travail, et notamment son sens de l’écoute, qui lui a pour l’instant permis de contenir la colère de certains syndicats face au passage à la moulinette de quelques pans non négligeables du droit du travail. Avec elle, fini les grands-messes surmédiatisées réunissant l’ensemble des partenaires sociaux en un même lieu, et ses images de leaders syndicaux vitupérant devant les caméras. Sa méthode : une succession de rencontres bilatérales très cloisonnées entre chaque organisation et son cabinet, et des pistes de réforme distillées à l’oral et par petits bouts, afin de laisser le moins de prises possible à ses adversaires. Tout en réussissant à afficher une image d’ouverture.

Pénicaud, reine du dialogue social ? En réalité, la ministre divise. Si le processus de concertation est vanté par la CFDT et Force ouvrière, il exaspère les autres centrales. «C’est une méthode que je qualifierais d’onctueuse, se moque le boss de la CGC, François Hommeril. Car avec elle, on a jamais vraiment négocié, il n’y a d’ailleurs rien à négocier, c’est un projet déséquilibré où ne figure aucune contrepartie pour les salariés.» Pas plus de succès auprès de la CGT : «Le dispositif : elle n’a que pour objectif de jouer sur la division syndicale. On passe les uns derrière les autres, on ne dévoile qu’une partie du texte, le tout sur un calendrier très court, et avec des amendements à la marge pour faire croire qu’il y a du donnant-donnant. Et pouvoir dire ensuite : « Vous voyez, on a discuté »», se désole Fabrice Angei, négociateur de la centrale de Montreuil.

Le dialogue, supposé ou réel, n’est pas la seule carte de Muriel Pénicaud. Elle a aussi le don de cultiver ses puissants réseaux. Les «canetons du Châtelet» de l’époque Aubry, bien sûr, mais aussi le gotha du CAC 40, qu’elle a côtoyé de longues années dans le privé. La ministre sait se placer et a longtemps cumulé un nombre important de sièges dans des conseils d’administration prestigieux : SNCF, Aéroports de Paris, AgroParisTech, Fondation Bettencourt Schueller mais aussi Orange, où elle engrangera 60 000 euros en 2014. Augustin de Romanet, à la tête d’Aéroports de Paris, l’encense : «Elle conjugue une sensibilité du secteur privé avec un vrai sens de l’intérêt général. Elle a notamment été de très bon conseil sur des dossiers d’acquisitions d’aéroports à l’étranger.» Mais Pénicaud ne pouvait pas rêver mieux pour rayonner que de diriger Business France, où elle côtoie petits patrons et politiques. Un entregent qui a longtemps irrité Jean-Paul Bacquet, ancien député socialiste ayant croisé Muriel Pénicaud en tant que président du conseil d’administration d’Ubifrance : «Elle a surtout utilisé l’agence pour sa renommée personnelle en passant son temps dans des événements prestigieux à l’international.» Un cadre raconte une anecdote supposée résumer le personnage : «Elle insistait pour qu’on l’appelle par son titre d’ambassadrice aux investissements internationaux, et pas seulement comme directrice générale.» La socialiste Estelle Grelier, qui a succédé à Bacquet, préfère l’envers de la médaille : «Son réseau a été un véritable atout pour l’agence.»

Mélange des genres

Dans son bureau au ministère du Travail, Muriel Pénicaud a installé deux grandes photos, posées en majesté sur deux chevalets, d’un côté et de l’autre des portes vitrées qui donnent sur le jardin. Deux oiseaux que Muriel Pénicaud a elle-même photographiés sur son temps libre. Artiste confidentielle, elle a pourtant déjà été exposée à l’international, à l’Institut français du Japon, à Tokyo, en mai. Dans un étrange mélange des genres, son vernissage était d’ailleurs annoncé sur le site de Business France. Quelques semaines plus tôt, son travail était exposé à deux pas du ministère, aux côtés des animaux empaillés de la boutique Deyrolle.

Muriel Pénicaud écrit aussi. Une nouvelle publiée sous l’énigmatique pseudo de «Julia J. Joy», dans une revue confidentielle, dont le rédacteur en chef explique : «Julia J. Joy est le pseudonyme d’une personnalité publique circulant régulièrement autour de la planète. […] Ses images sont frappées de la même tension : l’incrédulité devant les affaires humaines.» Pour nourrir cette ardeur artistique, Muriel Pénicaud a aussi créé, fin 2012, le fonds de dotation Sakura, où elle a déjà placé 670 000 euros. Cette structure juridique est une véritable niche fiscale qui permet de bénéficier d’une réduction d’impôt sur le revenu de 66 % du montant des sommes versées. Pour profiter de ce petit paradis pour le mécénat artistique, il faut tout de même satisfaire à quelques exigences. Les fonds versés doivent permettre de financer des projets d’intérêt général. Sauf que l’intérêt général se combine parfois avec son intérêt personnel. Depuis sa création, son fonds de dotation a par exemple financé un petit centre d’art rural géré par Marie-Solange Dubès, l’une des amis avec qui elle a travaillé au cabinet de Martine Aubry. Et où elle expose ses photos depuis plusieurs années. Son fonds est également généreux avec la revue qui accueille ses clichés. «C’est le conseil d’administration du fonds qui décide les projets qui sont financés», commente simplement la ministre… qui présidait le fonds jusqu’à sa nomination.

Policiers anticorruption

Mais le vrai talon d’Achille de Muriel Pénicaud reste Business France. Un mois après son arrivée à la tête du ministère du Travail, elle a dû s’accrocher aux murs pour tenir bon. Le 20 juin au matin, une rencontre officieuse avec une poignée de journalistes est organisée au 127, rue de Grenelle. La ministre veut présenter à la presse sa méthode pour réformer le code du travail. Avec ce sous-texte : tout va bien se passer. Sans raison officielle, ce rendez-vous est finalement annulé la veille à minuit. Le lendemain matin, la nouvelle tombe sur le fil de l’AFP : «Des perquisitions ont été menées […] au siège du groupe publicitaire Havas et de l’agence nationale Business France dans le cadre de l’enquête sur l’organisation d’un déplacement en janvier 2016 à Las Vegas d’Emmanuel Macron, alors ministre de l’Economie.» Les policiers anticorruption visitent son ancien bureau, aspirent sa boîte mail de l’époque et saisissent de nombreux documents. Et ce, à la veille du remaniement ministériel qui doit conduire au gouvernement Philippe 2. L’exécutif est également en pleine promotion de son projet de moralisation de la vie publique, alors que plusieurs ministres sont cités dans des affaires judiciaires. Un jour passe sans nouvelle de son cabinet. La liste des ministres doit tomber dans l’après-midi. Quatre membres du gouvernement sont au tapis : Richard Ferrand, Marielle de Sarnez, Sylvie Goulard et François Bayrou. Mais en fin de journée, Muriel Pénicaud est confirmée à son poste.

Quelques semaines plus tard, la ministre du Travail est rattrapée par les salaires vertigineux qu’elle a touchés dans le privé. Selon sa déclaration d’intérêts qui retrace les cinq dernières années, elle a empoché 4,7 millions d’euros lors de ses deux dernières années à Danone. L’ancienne directrice des ressources humaines de ce géant de l’agroalimentaire a aussi bénéficié d’une belle plus-value boursière de 1,13 million d’euros lors de la revente, en 2013, de stock-options au moment où l’entreprise avait décidé la suppression d’environ 900 postes de cadres en Europe, dont 230 en France. L’annonce de ce plan de départs volontaires avait été suivie d’un bond important du titre au CAC 40. «Les salariés concernés ont eu de bonnes conditions de départ», nous répond Muriel Pénicaud, mal à l’aise pour commenter ses rémunérations de l’époque. Puis s’agace : «L’argent, ce n’est pas un moteur pour moi, je m’en fiche.» Et en même temps, confesse avoir une «opinion» sur la rémunération des grands dirigeants. Laquelle ? «Ce n’est pas le moment.»

Ismaël Halissat

Liberation.fr
Publié dans : SOCIAL |le 31 août, 2017 |Pas de Commentaires »

Vous pouvez laisser une réponse.

Laisser un commentaire

Vu de Corbeil-Essonnes |
ARCHITECTURE D'UN CONGO NOU... |
DEBOUT SAINT ETIENNE |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | PS : UN NOUVEAU SOUFFLE POU...
| Comité de soutien de Quetig...
| Ségolène Royal présidente