Syrie…………………………….(16/04/2018)

Décryptage

Attaque chimique : des preuves à l’épreuve

Par Vittorio De Filippis , Luc Mathieu et Hala Kodmani — 15 avril 2018 à 21:46
Bombardement sur Douma, la ville principale de l'enclave de la Ghouta orientale, le 20 mars.Zoom
Bombardement sur Douma, la ville principale de l’enclave de la Ghouta orientale, le 20 mars. Photo HASAN MOHAMED. AFP

Américains, Français et Britanniques se sont passés de l’accord de l’ONU pour frapper la Syrie samedi. Une opération limitée, en réponse à l’attaque du 7 avril à Douma.

Ne plus revoir les images de ces enfants syriens suffocants, de populations terrorisées. C’était l’objectif des frappes menées contre Damas, par les Etats-Unis, la France et le Royaume-Uni. Questions autour d’une guerre qui a fait plus de 350 000 morts et qui sème le chaos depuis 2011.

Que s’est-il passé samedi matin ?

Très tôt, Washington, Paris et Londres ont bombardé des installations militaires en Syrie, près d’une semaine après l’attaque chimique à Douma. «Les faits et la responsabilité du régime syrien [dans cette attaque] ne font aucun doute», a justifié l’Elysée dans un communiqué. Le ministère des Armées français a ensuite publié un rapport sur l’attaque du 7 avril et le «programme chimique clandestin syrien». Le raid a été annoncé à 3 heures, heure de Paris, par Donald Trump : «J’ai ordonné aux forces armées des Etats-Unis de procéder à des frappes de précision sur des cibles associées aux capacités du dictateur syrien, Bachar al-Assad, en matière d’armes chimiques.» Samedi après-midi, le chef d’Etat américain a tweeté «Mission accomplie !» (lire page 4), remerciant le Royaume-Uni et la France. La ministre des Armées, Florence Parly, s’est elle aussi réjouie du «succès de la mission» lors d’une conférence de presse après un Conseil de défense : «La capacité de la Syrie à concevoir, produire et stocker des armes chimiques a été considérablement amoindrie.» La participation française à cette opération reste limitée, malgré l’engagement d’importants moyens par Paris. Selon le ministère des Armées, douze missiles ont été tirés, neuf par des Rafale et trois par une frégate multimissions (Fremm), présente en Méditerranée. Soit 10 % de la centaine de missiles de croisière tirés au total sur la Syrie dans la nuit de vendredi à samedi. Les frappes françaises se sont concentrées sur deux sites de stockage et de production d’armes chimiques dans la région de Homs. Selon le chef d’état-major des armées, François Lecointre, l’une de ces installations souterraines a été détruite par «sept missiles Scalp» français, et l’autre conjointement avec les Etats-Unis. Une troisième installation, proche de la capitale, a été visée par les Britanniques et les Américaines.

Y a-t-il débat sur les preuves ?

Oui. Les Etats-Unis ont affirmé en détenir. Elles montreraient que l’attaque chimique sur Douma a été commise par le régime syrien. Mais ils ne les ont pas dévoilées. Ce qui a été utilisé pour condamner les frappes américaines, françaises et britanniques de samedi par des responsables politiques français, dont Jean-Luc Mélenchon (LFI) et Valérie Boyer (LR). Samedi, la France a diffusé une «évaluation nationale», qui rassemble des renseignements déclassifiés. «Les éléments réunis par la France et ses alliés constituent un faisceau de preuves suffisant pour mettre en cause la responsabilité du régime syrien», indique le document. Dès le 7 avril, les vidéos des victimes et les récits des médecins syriens ne laissaient guère de doute. Les symptômes correspondaient à un bombardement mêlant du chlore et un neurotoxique, tel du sarin. Si le chlore est facilement disponible, le sarin, très volatil, est particulièrement complexe à manipuler. Il se stocke sous forme de précurseurs qui doivent être mélangés ; seuls des chimistes spécialisés travaillant dans des laboratoires sont en mesure de le faire. Une équipe de l’Organisation pour l’interdiction des armes chimiques (OIAC) devait débuter dimanche son enquête à Douma. Elle risque de ne pas être aisée, la ville étant contrôlée depuis une semaine par la police militaire russe et l’armée syrienne. En octobre 2017, une autre mission d’enquête, menée par l’OIAC et le Conseil de sécurité de l’ONU, avait conclu que Damas avait commis une attaque au sarin à Khan Cheikhoun, dans le nord-ouest de la Syrie, qui avait tué au moins 83 personnes. Un mois plus tard, la Russie bloquait le renouvellement du mandat des enquêteurs qui venait de s’achever.

Les alliés se sont-ils affranchis du droit international ?

Pour frapper les trois sites syriens, Paris, Washington et Londres se sont passés d’une résolution des Nations unies, dont on imagine mal qu’elle aurait été votée par la Russie, membre permanent du Conseil de sécurité. Fidèle à son soutien au régime de Damas, Moscou a en effet opposé douze vetos en sept ans de conflit. «Douma, #Syrie : notre devoir est de réagir», affirmait vendredi sur son compte Twitter le ministère français des Affaires étrangères, vidéo à l’appui. Illégales du point de vue du droit international, mais présentées comme moralement nécessaires. Si l’attaque de Douma par armes chimiques représente une violation de la convention sur l’interdiction des armes chimiques, ratifiée en 2013 par la Syrie, «elle n’ouvre pas le droit au recours à la force», a souligné à l’AFP Françoise Saulnier, directrice juridique de Médecins sans frontières (MSF). Les pays alliés, membres permanents du Conseil de sécurité de l’ONU, ne pourront s’appuyer sur les trois motifs qui autorisent l’utilisation de la force armée, du moins selon les règles édictées par les Nations unies : feu vert du Conseil de sécurité, demande formulée par l’Etat hôte, ou l’article 51 de la Charte permettant d’invoquer la «légitime défense». Pour justifier leur action, Paris, Washington et Londres se sont donc placés sur le registre de l’exigence morale face à Bachar al-Assad.

Quelles sont les conséquences sur le conflit syrien ?

«Même pas mal !» C’est un message de défi que le régime de Bachar al-Assad a affiché au lendemain des frappes menées par les trois puissances occidentales. Ses partisans ont célébré la «victoire» dans les rues de Damas en chantant et dansant et en agitant des drapeaux russes et iraniens, au côté du drapeau syrien. Le sentiment que le régime est sorti renforcé après «l’attaque tripartite», selon l’expression des médias officiels, est partagé par ses opposants. Grisé par sa victoire totale et écrasante, qui vient d’être couronnée par sa reprise de la Ghouta orientale, le régime a clairement signifié son intention de poursuivre sa reconquête de l’ensemble du pays. Dès dimanche matin, son aviation a d’ailleurs mené des raids sur les régions d’Idlib et de Hama, sous le contrôle de l’opposition. Essentiellement punitive, l’intervention visait l’usage prohibé des armes chimiques par Bachar al-Assad. Les autres bombardements par toutes sortes d’armes, notamment les bombardements aériens, qui tuent des milliers de civils, ne sont pas à l’origine des dernières frappes. Par ailleurs, il ne s’agit nullement de changer la donne sur le terrain syrien en remettant en cause les avantages décisifs accumulés par le régime ces deux dernières années. La reconquête progressive d’une grande partie du territoire qui échappait à son contrôle depuis l’intervention militaire russe massive pour le soutenir à l’automne 2015 a constitué un tournant bien plus que militaire en faveur de Bachar al-Assad. L’allié russe s’est aussi investi diplomatiquement et politiquement pour devenir quasiment seul maître du jeu international dans le dossier syrien. Il a trouvé, pour ce faire, deux partenaires improbables mais qui se sont révélés solides : l’Iran et la Turquie. Les trois pays présents physiquement sur le territoire syrien en veulent, chacun pour ses raisons, aux Occidentaux et cherchent à les écarter du dossier. Ils collaborent étroitement depuis deux ans à travers des conférences réunissant les différents partenaires du gouvernement et de l’opposition syrienne, y compris les groupes armés rebelles. Ils sont parfois parvenus à des résultats, comme des cessez-le-feu temporaires dans plusieurs territoires, mais ont surtout réussi à saboter le processus mis en place par la communauté internationale dans les discussions de Genève.

Vittorio De Filippis , Luc Mathieu , Hala Kodmani

Liberation.fr
Publié dans : Etranger |le 16 avril, 2018 |Pas de Commentaires »

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