Archive pour le 24 avril, 2018

La lettre de Laurent Joffrin…………………(24/04/2018)

Libération 24 avril 2018
Laurent Joffrin
La lettre politique
de Laurent Joffrin

L’effet pervers d’un appel

L’intention est bonne, mais les effets le sont beaucoup moins. Voilà un texte qui appelle au rassemblement contre le «nouvel antisémitisme» et qui a pour premier effet… de diviser. Il faut tout de même être d’une singulière maladresse pour s’attirer, aussitôt la publication, une protestation de Dalil Boubakeur, recteur de la Grande Mosquée de Paris, sans doute un des responsables musulmans les plus pacifiques, les plus ouverts et les plus tolérants, qui a marqué maintes fois sa solidarité avec les Français juifs victimes de crimes ou d’agressions. On cherche une alliance la plus large possible et on commence par froisser un allié naturel. Bien joué…

Non que le sens général de l’appel publié dans le Parisien soit erroné. Il existe bel et bien un antisémitisme nouveau, alimenté par les fanatiques de l’islamisme violent, ou encore appuyé sur certains préjugés anciens et hostiles aux juifs qu’on trouve chez une – bien trop grande – minorité de musulmans. Tragiquement, cet antisémitisme n’est pas seulement verbal : 11 Français juifs ont trouvé la mort dans les dix dernières années sous les attaques jihadistes, ou bien à l’occasion de crimes crapuleux à forte connotation antisémite. Souvent les Français juifs sont en butte à un harcèlement honteux qui est une tache sur la République et ses valeurs élémentaires. Les journaux – Libération notamment – n’ont pas attendu l’appel de dimanche pour dénoncer ces faits établis. Même s’il n’est pas coutume de se citer soi-même, on renverra le lecteur à une lettre politique récente intitulée justement «Pour les Juifs».

Injonction

Encore faut-il maîtriser son expression dans un domaine ultrasensible. Les agressions recensées sont suffisamment graves pour ne pas en rajouter, en parlant par exemple «d’épuration ethnique», formule appliquée en son temps à la guerre dans l’ex-Yougoslavie qui a fait des dizaines de milliers de morts. La mise en cause de l’extrême gauche est sommaire et indistincte, comme si tous les responsables et tous les militants de la gauche radicale étaient des antisémites plus ou moins camouflés. Tout comme l’imputation insultante adressée à la classe politique sans distinction, à qui il est reproché de faire volontairement silence sur les agressions antijuives pour ne pas heurter les musulmans qui forment un électorat nettement plus nombreux que les juifs. Alors que nombre de responsables politiques expriment hautement leur indignation à chaque attaque dont sont victimes les Français juifs. Ces outrances, dira-t-on, permettent d’alerter les consciences et de faire réagir. S’agit-il alors de déclencher une polémique âpre, amère, et bientôt contre-productive, ou de chercher des remèdes efficaces à cet état de choses angoissant ? On hésite…

Plus contestable encore est encore l’injonction faites aux autorités religieuses musulmanes de réinterpréter le texte du Coran pour en désactiver les passages violents ou intolérants, à l’égard des juifs notamment. Elle a pour elle l’apparence de la logique. Les autorités catholiques, en leur temps, ont désavoué les phrases hostiles aux juifs contenues dans les textes sacrés de l’Eglise et prêché sans relâche le dialogue interreligieux et la tolérance entre les cultes. Mais prendre à partie l’ensemble des théologiens musulmans ou presque, c’est oublier volontairement le travail qu’ils effectuent très souvent auprès de leurs fidèles.

Exégèse

Un autre texte, publié mardi dans le Monde par 30 imams français en apporte l’illustration solennelle par sa dénonciation virulente de l’islamisme et sa référence à l’interprétation dominante du Coran par les docteurs de l’islam. En négligeant cette patiente pédagogie, on suggère l’idée que l’antisémitisme est pour ainsi consubstantiel à la religion musulmane et que la violence fait partie des principes élémentaires de l’enseignement islamique. Alors que les références à la violence émaillent l’Ancien Testament tout autant sinon plus que les pages du Coran. Faut-il se lancer dans une exégèse purificatrice du corpus commun aux trois religions du Livre ? Bonne chance… En un mot, il faut craindre que ce genre de brûlot attise l’incendie qu’il prétend éteindre.

A lire aussi«Pour les juifs», la lettre politique du 28 mars

Laurent Joffrin
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Un pote à Sarko…………………….(24/04/2018)

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Entre guerriers……………………(24/04/2018)

Récit

Entre symboles historiques et réalité diplomatique, Macron entame sa visite au pays de Trump

Par Alain Auffray, envoyé spécial à Washington — 24 avril 2018 à 07:25
Donald Trump et Emmanuel Macron, accompagnés de leurs épouses Melania et Brigitte, ont planté un arbre issu du bois Belleau (Aisne), théâtre d'une bataille ou plusieurs milliers d'Américains moururent en 1918.Zoom
Donald Trump et Emmanuel Macron, accompagnés de leurs épouses Melania et Brigitte, ont planté un arbre issu du bois Belleau (Aisne), théâtre d’une bataille ou plusieurs milliers d’Américains moururent en 1918. Photo Jim Watson. AFP

Accueilli en grande pompe par son homologue américain, le Président a entamé lundi une visite d’Etat dominée par les interrogations sur le dossier iranien.

  • Entre symboles historiques et réalité diplomatique, Macron au pays de Trump

D’un côté la grandeur pompeuse des symboles, de l’autre les dures réalités de la géopolitique. Arrivé ce lundi à Washington, Emmanuel Macron va devoir naviguer, jusqu’à son départ mercredi soir, entre ces deux écueils. À l’Elysée, on formait le vœu, avant le départ, que l’envahissante question iranienne n’occulterait pas complètement les autres enjeux de la première visite d’Etat organisée par l’administration Trump. Le président Français aimerait que cela soit d’abord une célébration de l’indéfectible amitié de deux peuples qui ont selon lui en partage les mêmes «valeurs».

C’est loin d’être gagné. Car lundi, tandis que l’Airbus présidentiel en provenance de Paris volait en direction de la base militaire d’Andrew, l’avenir de l’accord nucléaire conclu en 2015 par les grandes puissances avec l’Iran était, plus que jamais, au cœur des préoccupations diplomatiques. Le matin même, la Chine et la Russie faisaient savoir qu’elles bloqueraient toute tentative de «saboter» cet accord. Donald Trump a en effet menacé de se retirer de cet accord si les «terribles lacunes» du texte ne sont pas corrigées avant le 12 mai.

Dans l’entretien qu’il a donné dimanche, en anglais, à la chaîne américaine Fox News, le président français a conjuré son hôte de ne pas mettre cette menace à exécution : «Je n’ai pas de plan B pour le nucléaire contre l’Iran – ne quittez pas l’accord tant que vous n’avez pas de meilleure option pour le nucléaire» a-t-il déclaré, suggérant qu’un autre accord pourrait «compléter» le précédent, notamment sur la question des missiles balistiques. De son côté, Téhéran menaçait samedi de reprendre «vigoureusement» l’enrichissement d’uranium en cas de rupture de l’accord et prendrait des «mesures drastiques», sans autre précision.

«Multilatéralisme»

Dans ces conditions, Emmanuel Macron pouvait difficilement faire l’impasse sur cette question dans sa brève prise de parole sur le tarmac de la base d’Andrews, aux côtés de son épouse Brigitte. Ses premiers mots sur le sol américain. «Très honoré» d’être reçu à Washington dans le cadre de la première visite d’Etat organisée par l’administration Trump, il a confirmé qu’il venait pour parler sécurité, commerce et environnement. «Nous sommes, les Etats-Unis et la France, les garants du multilatéralisme contemporain» a-t-il ajouté. L’affirmation est audacieuse. Limite provoquante. Car le multilatéralisme, c’est précisément ce dont Trump ne veut plus entendre parler. Son slogan «America first» s’accommode mal des traités internationaux, sur le climat comme sur le commerce international ou encore sur les capacités nucléaires de l’Iran.

Comme s’ils voulaient corriger cette entrée en matière un peu rugueuse, Macron et son épouse ont passé les premières heures de cette visite d’Etat à cultiver les symboles. Sans attendre sa réception officielle à la Maison Blanche, le couple présidentiel a improvisé une promenade sur le National Mall, vaste esplanade bordée par les musées la capitale fédérale. L’occasion de s’offrir, parmi les touristes, un des ces bains foules dont il ne se lasse pas. Si le protocole officiel n’en faisait pas mention, cette brève escapade s’inscrivait à l’évidence dans une stratégie de communication mûrement réfléchie : entouré de caméras, Macron a choisi de prendre la pose devant le mémorial d’Abraham Lincoln, le président abolitionniste particulièrement célébré par Barack Obama. Une belle image aussitôt postée sur Twitter (en français et en anglais), avec cette légende : «Les États-Unis et la France partagent une longue histoire et ont mené des révolutions en commun pour défendre la liberté et la démocratie. A nous d’être à la hauteur de notre histoire».

Dîner privé

Quelques instants plus tard, Emmanuel et Brigitte Macron étaient accueillis à la Maison Blanche par Donald et Melania Trump. Le Français n’était pas venu les mains vides : il a offert à son homologue une pousse de chêne issu du Bois Belleau dans l’Aisne, un champ de bataille qui fut, en juin 1918, l’un des plus meurtriers des engagements des soldats américains dans la Grande guerre. Pelles rutilantes en main, les deux présidents ont jeté un peu de terre sur le jeune arbre, planté dans le parc de la Maison Blanche. Après les frères d’armes de 1918, ils ont entrepris de célébrer ensuite, nouveau symbole, ceux des 1777-1781, quand le Marquis de Lafayette combattait pour l’indépendance des Etats Unis, sous l’autorité de Georges Washington.

C’est dans l’ancienne résidence de ce dernier, à Mount Vernon, vaste domaine qui domine le majestueux fleuve Potomac, que les deux couples présidentiels devaient partager un «dîner privé», privilège rare sur ce site visité chaque année par un million d’Américains. Trump entendait ainsi rendre la politesse à Macron après la «belle soirée» que ce dernier lui avait offert, le 13 juillet dernier à Paris, dans le restaurant de la tour Eiffel. A Mont Vernon, les images étaient belles et la mise en scène particulièrement soignée. Vêtue de rose à son arrivée à Washington, Brigitte Macron était passée au jaune canari.

Déposés sur la pelouse par l’hélicoptère Marine One, les chefs d’Etat, entourés de leurs épouses ont posé avec application, souriants et un peu raides, devant la maison où Washington recevait Lafayette. Dans ce cadre idyllique, bercé par les notes d’une harpiste installée sur la terrasse, la photo était censée illustrer l’amitié franco-américaine. Les quatre convives ont dîné à huis clos pendant plus d’une heure. Et si tous les détails du menu ont été généreusement diffusé aux médias, on ne sait pas si Emmanuel Macron a pu progresser dans la construction de ce qu’il appelle prudemment un «agenda commun».

Alain Auffray envoyé spécial à Washington

Liberation.fr
Publié dans:Politique |on 24 avril, 2018 |Pas de commentaires »

La culture en danger……………………..(21/04/2018)

Enquête

Une ministre de la Culture novice de forme

Par Dominique Albertini et Jérôme Lefilliâtre, (avec Dominique Albertini, Eve Beauvallet et Julien Gester) — 23 avril 2018 à 21:16
Françoise Nyssen, le 9 août à la sortie du Conseil des ministres. Zoom
Françoise Nyssen, le 9 août à la sortie du Conseil des ministres. Photo Denis Allard. Réa

Empathique et brillante pour les uns, trop tendre et manquant de leadership pour les autres. Françoise Nyssen, issue de la société civile, a cumulé les maladresses sur les dossiers dont elle a la charge. Au point de crisper nombre d’acteurs culturels qui s’interrogent sur sa crédibilité.

Un silence embarrassé de quelques secondes peut sembler parfois durer des heures. Celui de Françoise Nyssen et de la petite troupe de conseillers et de journalistes qui l’entourent ce 10 avril, dans un couloir du Grand Palais, est interminable. Dans l’auditorium du bâtiment parisien, la ministre de la Culture vient de prononcer un discours sur l’extension des horaires d’ouverture des bibliothèques – l’une des grandes promesses culturelles d’Emmanuel Macron. Une fois de plus, l’ex-patronne d’Actes Sud n’a pas brillé par son souffle oratoire, mais s’en est sortie honorablement, malgré quelques balbutiements au moment d’aborder les détails techniques. A l’arrière de la tribune, une séance informelle de questions-réponses s’engage avec la poignée de journalistes présents (dont Libération). L’une s’approche avec une interrogation apparemment inoffensive : comment faire pour rendre l’accès aux bibliothèques gratuit dans le plus d’endroits possibles ? La réponse de Françoise Nyssen fuse : «Mais toutes les bibliothèques sont gratuites !» Mini-stupeur de l’assemblée. Un haut fonctionnaire du ministère, Noël Corbin, se penche vers sa boss et chuchote : «Non, ce sont les collectivités locales qui décident.» Malaise. Silence gêné. Regards dans le vide. Et dire qu’il s’agit, avec le Pass culture, d’un dossier prioritaire du gouvernement…

«Capital sympathie»

C’est notamment à cause de ce genre de boulettes et d’erreurs, et à force de bredouillages en public, que Françoise Nyssen, dont la nomination rue de Valois avait été très favorablement accueillie par le monde culturel, a aujourd’hui perdu quasiment tout crédit auprès de lui. Taper le nom de la ministre sur un moteur de recherches en ligne vous conduit vers une longue liste d’articles recensant ses gaffes, exécutant son maigre bilan et la faisant tourbillonner dans des polémiques. Le milieu français des arts et des médias s’interroge sur la cause de ses difficultés, qui ont éclaté au grand jour lors d’une interview catastrophique, tant sur la forme que sur le fond, dans la matinale de France Inter début mars : incompétence, manque de travail ou état de panique permanent ? Le petit jeu actuel consiste à parier sur le nombre de semaines qui vont s’écouler avant que l’Elysée décide de la remercier. En attendant, tout le monde ou presque dit sa déception, sa désillusion, son désenchantement. Il n’y a qu’à se pencher pour recueillir les confidences, la plupart faites sous couvert d’anonymat – nourris aux subventions publiques, les acteurs culturels ne se distinguent guère par leur courage. «C’est une erreur de casting», tranche le directeur d’une société de gestion de droits d’auteur. «On pensait qu’on allait en prendre plein les yeux avec Macron aux affaires mais on a eu Nyssen», se lamente un professionnel du cinéma à la tête d’un syndicat de producteurs. Ce qui n’empêche pas l’un et l’autre de saluer son empathie, son humanité et son goût des artistes – des qualités qui ne font pas débat.

«Au début, elle a bénéficié d’un énorme capital sympathie, avec ce côté presque naïf, cette façon d’aligner les déclarations de modestie et une volonté de bien faire, observe Marie-José Malis, présidente du Syndicat national des entreprises artistiques et culturelles (Syndeac) et directrice du théâtre de la Commune, centre dramatique national d’Aubervilliers (Seine-Saint-Denis). Mais elle ne tient aucun combat musclé contre les arbitrages budgétaires. Elle est dans une bienveillance complètement idéaliste. La main sur le cœur, ça ne suffit pas.» Plus tempéré que d’autres, un administrateur d’un grand musée constate, près d’un an après l’arrivée de Françoise Nyssen à la Culture, qu’«il y a peu de réalisations concrètes. Elle a beaucoup de mal à rentrer dans l’action». Un instant de réflexion et une comparaison cruelle avec Stéphane Bern, animateur télé chargé par Macron d’une mission sur la sauvegarde du patrimoine : «On est d’accord avec lui ou pas, mais il se passe un truc, il fait avancer le dossier, présente des idées, suscite de l’intérêt médiatique. Tout le contraire de Nyssen…» Face à ce déluge de critiques, Laure Adler, productrice à France Culture et amie intime de la ministre, confie avoir «mal pour elle» : «Je trouve qu’elle ne se protège pas assez. Elle va au charbon partout et tout le temps.»

Périmètre vaste

Ses partisans réclament de l’indulgence pour une personne qui n’a pas les codes du monde politique, connaît mal la haute administration et n’a pas appris à maîtriser la communication qui va avec. A la grande différence d’autres ministres issus de la «société civile», tels Jean-Michel Blanquer (Education nationale) ou Muriel Pénicaud (Travail), déjà au fait de la machine étatique. Au sein même de son équipe, on reconnaît franchement une difficulté avec la forme, des «maladresses de communication» : «Elle ne sait pas faire avec les médias, elle ne maîtrise pas l’exercice. Elle a envie d’y arriver, elle y travaille, mais ce n’est pas gagné : on n’a pas quinze ans devant nous, et elle n’a pas la plasticité de quelqu’un de 30 ans.»

Cependant, toujours selon son entourage, on lui reprocherait d’abord de ne pas être issue du sérail : «Elle parle au secteur de manière décomplexée là où d’autres ministres préféraient aller dans le sens des acteurs, qui ont l’habitude d’avoir affaire à des purs politiques qui s’adressent à chacun d’entre eux plutôt que de mettre en place une politique culturelle. Elle est décalée, elle connaît le terrain, mais elle n’est pas dans le parisianisme et ça déstabilise.» La directrice du Conservatoire supérieure national d’art dramatique, Claire Lasne-Darcueil, plaide, elle, qu’«elle a les défauts de ses qualités. Mais elle a des qualités qui manquent à beaucoup de technocrates : le goût de la réflexion et la capacité d’empathie». Appui de Laure Adler : «Elle n’est pas là pour faire carrière. Ce n’est pas une femme politique et c’est pour cela que le Président l’a choisie.» Pascal Rogard, directeur de la SACD, puissante société de gestion des droits d’auteur, juge utile ce rappel : «D’autres, récemment, ont fait l’expérience que la Culture n’était pas un ministère facile, avec sept ou huit politiques culturelles à suivre.» La rue de Valois, en effet, couvre un périmètre très vaste, sur des secteurs aussi variés que l’audiovisuel, l’art vivant, la presse, les musées, la photographie, le cinéma… Dans chacun d’entre eux, il faut composer avec des lobbys très organisés, souvent corporatistes, prêts à batailler les uns contre les autres au moindre mouvement. Le job est complexe. Parlez-en à Fleur Pellerin, Frédéric Mitterrand ou Aurélie Filippetti.

Or, selon des avis très partagés, Françoise Nyssen a des lacunes dans beaucoup de domaines. La brillante éditrice connaît par cœur le monde du livre et ses goûts personnels lui ont donné une bonne appréhension du théâtre et des arts plastiques. Mais sur d’autres sujets, notamment les médias, elle rame, confirment toutes les sources interrogées. Une situation problématique alors que la grande réforme culturelle du quinquennat s’annonce être celle de l’audiovisuel public… Le choix d’Emmanuel Macron était-il judicieux ? «A l’automne, des rumeurs laissaient entendre qu’un secrétaire d’Etat à la Communication pourrait être nommé pour superviser cette réforme, raconte un ancien membre du cabinet de Françoise Nyssen. Ce ne serait pas absurde parce que c’est un boulot énorme, un plein temps. La ministre espérait que cela se ferait. Je la vois encore dire : « Ce serait génial. »» D’ordinaire, les membres du gouvernement n’aiment guère qu’on leur pique les gros dossiers…

Tressautements

Pour combler ses failles, elle ne peut pas se reposer indéfiniment sur son cabinet. En vertu des règles édictées par l’Elysée, il ne compte que dix membres. Lorsqu’on interroge des acteurs culturels, la même remarque revient à chaque fois : le petit cercle entourant Françoise Nyssen est noyé sous le boulot. «Piloter le ministère de la Culture à dix est techniquement impossible. Il y a trop de politiques à conduire», relève un cadre de l’audiovisuel public, qui connaît bien les cabinets ministériels. «Ce qu’on demande au cabinet est inhumain, s’affole Pascal Rogard. Cette décision de limiter le nombre de conseillers n’est pas bonne. Surtout pour une ministre issue de la société civile, qui a encore plus besoin d’être entourée, cocoonée.» Surchargé de travail, le cabinet connaît des tressautements et des tensions depuis un an. Six de ses membres originels sont déjà partis, dont le premier directeur. Le signe que quelque chose ne fonctionne pas. Au sein de son cabinet actuel, on veut croire que l’ex-éditrice paierait presque un excès de bienveillance : «Dans l’administration, pas sûr que 100 % de l’équipe ait joué le jeu», juge-t-on. Elle n’a pas eu ce réflexe politique de remplacer tout le monde à son arrivée.» Le grand chamboulement serait désormais sur les rails : un «renouvellement quasi complet» des hauts gradés devrait intervenir «avant l’été».

Un ex du cabinet affirme à Libé que «Françoise Nyssen n’est pas bien entourée. Certains conseillers lui bourrent son agenda, la forcent à faire des coups. Ils n’ont aucun recul, ils cherchent la petite phrase, le buzz. Ils répètent qu’elle n’est « pas assez politique ». Et se répandent partout pour dire qu’elle est nulle, à côté de la plaque… Ils ne bossent pas pour elle, mais pour montrer à la macronie qu’ils sont là. Ils ne laissent pas la ministre être elle-même. Et comme elle est trop gentille, elle laisse faire.» Cette laborieuse tentative de métamorphose en animal politique n’a pas échappé à Laure Adler : «Quand je lis ses interviews, où elle emploie des mots que personne ne comprend sauf la caste technocratique, je me marre. On lui impose des éléments de langage.»

La désillusion tiendrait donc à ce que la vraie nature de la ministre est contrariée ? C’est un peu court. Beaucoup pointent l’absence de convictions fortes de Françoise Nyssen en matière de politique culturelle. Son seul discours porterait sur la volonté d’ouvrir les arts aux jeunes et aux exclus. Une généralité, une platitude, dont personne ne doute de la sincérité et de la pertinence, mais qui manque furieusement d’idées d’applications. «Dans les réunions, elle est très à l’écoute mais s’engage peu. Elle ne dit rien, elle ne réagit pas», s’étonne le directeur d’une société de gestion de droits d’auteur déjà cité. Un reproche qui n’inquiète pas Claire Lasne-Darcueil outre mesure : «Quand je m’occupe de faire de la place aux étrangers dans les écoles d’art, elle discute. Elle soulève le rapport à la jeunesse, aux réfugiés. C’est la seule au gouvernement à le faire de la sorte et c’est elle la plus critiquée ? Sur le plan pragmatique, je comprends certains reproches, mais sur le plan symbolique, accordons-lui d’avoir envoyé des signaux forts.» En défense de la ministre, encore, Pascal Rogard, le directeur de la SACD, estime que sa tâche n’est pas facilitée par la feuille de route culturelle du gouvernement : «C’est le brouillard, c’est cotonneux. Je ne sais pas ce qu’ils veulent faire sur l’audiovisuel public, sur la redevance, sur le spectacle vivant.»

Reste que c’est bien à un défaut de leadership que le monde des médias s’est retrouvé confronté, deux fois depuis le début de l’année. D’abord ménagé par la ministre après sa condamnation judiciaire, l’ex-patron de Radio France Mathieu Gallet a été lâché par l’Elysée, et Françoise Nyssen a été obligée de durcir le ton dans la foulée. Plus récemment, le PDG de l’AFP, Emmanuel Hoog, a eu la surprise de ne pas être reconduit dans ses fonctions alors que la rue de Valois l’avait conforté dans son envie. Seulement, la décision de le remplacer a été prise à l’étage supérieur, obligeant un conseiller du ministère à passer un coup de fil contrit à l’intéressé.

Quant à cette volonté de la ministre de conduire une politique culturelle de proximité, Marie-José Malis se morfond : la navigation à vue de Nyssen la conduirait à avaliser des décisions jugées inefficaces par le milieu si le but est d’aller chercher les exclus de la culture et de résoudre le problème des «déserts culturels» : «Son plan « Culture près de chez vous », c’est la IVe République, c’est tout ce contre quoi s’est bâtie la décentralisation depuis, s’exclame la directrice du Syndeac. Organiser, depuis Paris, la tournée en région de la Comédie-Française ? Ça a choqué l’ensemble du réseau. Parce qu’on est pile dans un moment où tout le monde, directeurs de lieu et artistes, les cherche, ces nouveaux usages des lieux de culture, de façon à les rendre plus vivants, plus conviviaux, plus ancrés dans les territoires.» Encore une fois, saille là rien moins qu’une mésintelligence profonde entre le secteur et la ministre, si l’on considère que son cabinet assure, lui, le service après-vente d’un acte d’«audace», une «vraie décision» en plein dans «la modernité», en travaillant le «hors les murs», en faisant circuler les «moyens concentrés à Paris et en Ile-de-France», quitte à «assumer d’enquiquiner les musées dans leurs usages» : «Il ne s’agit plus de créer du bâti et du maillage tous azimuts, mais de repenser l’acte de décentralisation.» Or, à l’évidence, soit la mesure peine à soutenir cette ambition, soit le message passe (très) mal.

Affirmation

Une autre péripétie a beaucoup joué dans la crise de confiance entre Françoise Nyssen et le monde de la culture. Elle est liée au grand programme de réduction des dépenses publiques lancé par le Premier ministre, «Action publique 2022» (ou «CAP 2022»). En novembre, un document de «contribution» rédigé par les services du ministère fuit dans la presse. Beaucoup de verbes comme «recentrer», «externaliser» et «rapprocher» pour détailler de multiples pistes d’économies possibles, dont un certain nombre sont de petites bombes prêtes à exploser et laissent penser que l’Etat est prêt à se désengager…

Sur l’audiovisuel public, entre autres, le document propose la suppression de la chaîne de l’outre-mer, France Ô, et le basculement en numérique de France 4, l’un des principaux financeurs de l’animation française. «Quand le document [a fuité], sans doute par quelqu’un de la direction de la création artistique au ministère, c’était la panique rue de Valois, se rappelle l’ex-conseiller déjà cité. Ils étaient furieux là-haut.» Là-haut, c’est-à-dire à l’Elysée. Ce document qui a mis le feu partout avait été commandé aux services par le dircab d’alors de Nyssen, Marc Schwartz, poussé dehors dans la foulée : «Sa stratégie était d’être au cœur de la réforme plutôt que de se la faire imposer», analyse un haut fonctionnaire de la rue de Valois. «C’était le bon élève du macronisme, avec une ligne très budgétaire, qui proposait des réformes tous les jours, dit un autre. Il n’a pas fait que du bien à la ministre.» En réaction à cette affaire, Nyssen a voulu porter plainte contre X pour retrouver l’auteur de la fuite. Ce qui n’était pas forcément la meilleure façon de se rabibocher avec le monde de la culture et des médias. La démarche a été perçue comme une tentative d’étouffer les sources des journalistes…

Dans sa quête d’affirmation de soi, Nyssen n’est pas aidée par le dispositif pléthorique de l’exécutif et se trouve court-circuitée par d’autres interlocuteurs puissants dans son champ de compétences. A l’Elysée, où le chef de l’Etat et son bras droit, Alexis Kohler, surveillent les questions de culture et de médias de près, on lui a collé des missions portées par des people attirant la lumière : Stéphane Bern pour le patrimoine, Erik Orsenna pour les bibliothèques, Leïla Slimani pour la francophonie…

Spectateur

A Matignon, le conseiller culture et communication, Olivier Courson, a pris la main sur la réforme de l’audiovisuel public. Ancien dirigeant de Canal +, il capitalise sur sa maîtrise technique du secteur. Sur ce dossier, il travaille en lien direct avec CAP 2022, dont les deux membres référents sur l’audiovisuel public sont Marc Tessier et Roch-Olivier Maistre. Ils tiennent des réunions hebdomadaires avec les directions de France Télévisions, Radio France et les autres, donnant l’impression que le ministère de la Culture reste spectateur. Le cabinet de Françoise Nyssen a lancé son propre processus de réflexion de son côté. «On ne comprend pas bien qui sera décisionnaire, s’interroge un cadre de l’audiovisuel public, déjà cité. Mais si l’on compare les deux, on se dit que les milieux culturels ne devraient pas trop hurler sur Nyssen. Avec elle, ils ont quelqu’un qui est dans une logique d’élargissement de l’offre plutôt que de réduction des moyens. Ce n’est pas la même chose avec CAP 22… Nyssen reste une militante de la culture. Si elle est remplacée, ils se retrouveront avec un « cost-killer » du macronisme et là, ils vont vraiment avoir mal…»

C’est précisément la crainte de Claire Lasne-Darcueil : «Je suis très étonnée par la violence des critiques. Je me demande pourquoi et à qui ça sert. Je préfère quelqu’un qui a du retard mais des convictions que l’inverse. Je sens que c’est fatal qu’elle parte, mais j’aurais aimé voir ce qu’elle aurait donné l’année prochaine, maintenant qu’elle a mieux saisi le jeu et qu’elle ne dégage plus la même impression de panique.» Laure Adler abonde : «Que veut le milieu culturel ? S’il veut un technocrate, qu’il prenne un technocrate ! Mais ce ne sera pas Françoise Nyssen. Elle joue au soldat, mais elle n’est pas elle-même. Les Français n’ont pas encore découvert Françoise Nyssen.» Aura-t-elle seulement le temps de se dévoiler ?

Dominique Albertini , Jérôme Lefilliâtre (avec Dominique Albertini, Eve Beauvallet et Julien Gester)

Liberation.fr
Publié dans:CULTURE, Politique |on 24 avril, 2018 |Pas de commentaires »

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