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Analyse

«L’Iran ne peut pas se permettre une guerre ouverte dans la région»

Par Pierre Alonso — 10 mai 2018 à 20:46
Image diffusée en septembre 2016 du général Qasem Soleimani, chef de la force ­Al-Qods, lors d’une réunion des Gardiens de la révolution à Téhéran.
Image diffusée en septembre 2016 du général Qasem Soleimani, chef de la force ­Al-Qods, lors d’une réunion des Gardiens de la révolution à Téhéran. Photo Khameneir. Ho. AFP.

Au centre des accusations israéliennes contre la République islamique, la force Al-Qods et son chef, le général Qasem Soleimani. Selon des experts, les donneurs d’ordre des frappes iraniennes sont encore flous.

  • «L’Iran ne peut pas se permettre une guerre ouverte dans la région»

S’agit-il de l’escalade redoutée ? Deux jours après la décision du président américain de réimposer des sanctions contre l’Iran, en violation de l’accord sur le nucléaire signé en 2015, Israël a riposté massivement contre ce que Tel-Aviv a présenté comme une attaque iranienne. Un porte-parole de l’armée israélienne a précisément accusé la force Al-Qods, une branche des puissants Gardiens de la révolution, d’être à l’origine de 20 tirs de roquette depuis le territoire syrien. Jusqu’ici, Téhéran s’est abstenu de les revendiquer, les dépêches des agences de presse iraniennes parlant uniquement des frappes israéliennes et aucun responsable ne s’étant exprimé sur le sujet. Israël n’avait encore jamais accusé l’Iran de tirs contre son territoire.

Leviers

 «Si les Gardiens de la révolution sont bien derrière, y a-t-il eu un ordre politique ou ont-ils agi de leur propre initiative ?» s’interroge le chercheur Vincent Eiffling, associé au Centre d’étude des crises et des conflits internationaux (Cecri) de l’Université catholique de Louvain. Le contexte est tout sauf anodin, tant pour Tel-Aviv que pour Téhéran. Après le choix de Donald Trump, le président iranien a souhaité entamer les discussions avec les Européens, les Russes et les Chinois, également signataires de l’accord, pour tenter de le sauver. Or, rappelle Eiffling, «les Gardiens de la révolution sont hostiles à l’accord, ils savent que le climat de tension est propice à la mise à mal des futures négociations».

Ces derniers jours, les hauts gradés ont multiplié les déclarations pour se réjouir de la décision de Trump qui démontre, à leurs yeux, que Washington ne tient jamais ses engagements. Un refrain que les Gardiens, comme les élus ultraconservateurs, entonnent depuis le début des négociations sur le nucléaire, auxquelles ils n’étaient pas favorables. L’armée idéologique dispose de nombreux leviers pour influer sur la politique iranienne, les dossiers les plus sensibles leur sont confiés à eux, qui répondent au Guide suprême et non au président élu. «Le président a un pouvoir limité en matière de politique étrangère, le pouvoir qu’on veut bien lui donner. Rohani n’est qu’une voix parmi d’autres sur la Syrie, le Liban, l’Irak et le Yémen», indique Eiffling.

Ce sont les Gardiens, et plus précisément la force Al-Qods, qui est présente en Syrie pour défendre le régime de Bachar al-Assad. Ils comptent à leur côté de nombreuses milices chiites, notamment des Afghans et des Pakistanais. «Ceux-ci servent de chair à canon, alors que les Iraniens se voient confier des postes à responsabilité», remarque le chercheur à l’International Institute for Strategic Studies Clément Therme. Les estimations varient, mais les milices chiites compteraient au maximum 100 000 combattants, quand le nombre des Gardiens est évalué entre 5 000 et 10 000.

Depuis quelques années, un homme incarne cette politique régionale de l’Iran : le général Qasem Soleimani, à la tête de la force Al-Qods. Tsahal l’a nommément accusé d’être derrière les tirs de roquettes de mercredi soir. La veille, un précédent raid israélien au sud de Damas visait déjà, d’après l’Etat hébreu, à empêcher une action militaire coordonnée par Soleimani. Selon le quotidien Haaretz, le général voulait associer ses forces sur place, le Hezbollah et les milices chiites pour cibler Israël.

Rival

L’ampleur de la riposte israélienne de mercredi est néanmoins nouvelle, observe Vincent Eiffling : «Il s’agit de frappes coordonnées sur des sites éloignés. Elle n’a pas pu être improvisée en une heure. Les Israéliens envoient un signal aux Iraniens : ne tentez rien.»

«L’Iran ne peut pas se permettre une guerre ouverte dans la région, la République islamique n’en a pas les moyens», relève Clément Therme. Jusqu’ici, Téhéran recourt à des «proxies», des groupes armés locaux. Au Yémen, elle soutient les Houthis, en guerre contre l’Arabie Saoudite, ennemi juré et principal rival régional de l’Iran. Mais ces interventions coûtent cher, et leur popularité s’effrite au sein de la population iranienne qui n’a pas bénéficié des dividendes économiques de l’accord sur le nucléaire. «Avec la fin de Daech, il n’y a plus de justification à combattre en Syrie, ajoute Therme, comme l’ont rappelé les manifestations du début de l’année.» Lors des protestations du début de l’année, certains slogans critiquaient ouvertement le soutien de la République islamique au régime syrien ou au Hezbollah libanais, privant les Iraniens de ces ressources.

Pierre Alonso

Liberation.fr
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