La lettre de Laurent Joffrin………….(06/06/2018)

Libération 05 juin 2018
Laurent Joffrin
La lettre politique
de Laurent Joffrin

Les vertus de la grève

On dit parfois que les grèves sont nuisibles. Pour les usagers, sans doute. Pour les salariés, certainement pas. En témoigne le texte du projet de réforme voté par le Sénat et dont on dit qu’il ne sera guère remis en cause par les députés. Au bout du compte, les syndicats ont obtenu de la représentation nationale, avec l’aval discret du gouvernement, des avancées appréciables en comparaison de la version initiale. Ainsi le transfert des cheminots de la compagnie nationale vers des compagnies privées en cas de cession du contrat d’exploitation sur certaines lignes est-il encadré par des garanties réelles : maintien des avantages salariaux, droit conditionnel au retour, priorité au volontariat. Le capital de l’entreprise, dans ses trois composantes – société de tête, rails et trains – est déclaré solennellement «incessible», ce qui écarte toute privatisation. L’Etat a parallèlement annoncé qu’il reprenait à son compte une grande partie de la dette qui contribue à raboter les bénéfices de la SNCF. Les droits des cheminots seront enfin sécurisés par une convention collective à venir négociée avec les mêmes syndicats pour l’ensemble de la branche, à l’inverse du principe de «l’inversion des normes» qui sous-tendait la réforme du Code du travail votée à l’automne. Ce n’est pas tout ce que demandaient les syndicats. Mais ce n’est pas rien.

On peut même se demander, in fine, si ce conflit était vraiment nécessaire. Ne pouvait-on négocier des assouplissements sans agiter d’emblée le chiffon rouge de la fin du statut et provoquer une grève longue et amère ? Au vu du résultat final, on peut se poser sérieusement la question. Paradoxe, qui serait distrayant s’il ne s’agissait du sort de milliers de salariés : le coût du conflit, évalué à quelque 300 millions d’euros, est supérieur aux économies attendues de la fin du statut. C’est la réforme des retraites du ferroviaire qui peut dégager des marges financières. Elle sera négociée plus tard…

Sans succomber à l’uchronie hasardeuse, il est probable que la poursuite à bas bruit de la réforme de la compagnie, telle qu’elle se déroule depuis de longues années, aurait abouti à des compromis similaires. Mais elle aurait empêché le gouvernement Philippe de bomber le torse en affirmant qu’il a réussi là où tant de gouvernements avaient reculé. Il pourra, à la fin du conflit, renforcer son image de tombeur des «corporatismes», de vainqueur des «blocages» supposés entraver l’économie française (souvent, ces «blocages» sont l’autre nom des acquis sociaux obtenus au fil des luttes sociales par les salariés). Pour trois cents millions, le gouvernement acquiert un brevet de réformateur intrépide, de dompteur de syndicats. C’est peut-être la vraie cause de ce conflit au long cours.

Et aussi

Un juge américain vient de désavouer Donald Trump, qui bloquait sur son compte Twitter les opposants trop virulents. Le président devra donc souffrir la contradiction, un exercice qu’il n’apprécie guère, visiblement. Il veut instaurer grâce aux réseaux sociaux un dialogue direct avec le peuple américain, à coups de tweets rageurs. À condition que le peuple s’abstienne de répondre.

L’Etat-providence dépassé, obsolète, hors de prix ? Pas sûr : le déficit de la Sécurité sociale, crève-cœur de tant de gouvernements, a disparu. Les comptes sont cette fois équilibrés. Ce qui paraît de plus en plus désuet, c’est le dogmatique réquisitoire des libéraux contre la protection sociale.

Lequel réquisitoire trouve un nouveau point d’application : la croissance a des ratés, les taux remontent, le prix du pétrole augmente. Et Emmanuel Macron a promis de réduire de 4 points de PIB les dépenses publiques, montant considérable. On parle de couper dans les dépenses sociales. Comptablement parlant, c’est là qu’il y a des économies possibles. Mais la perspective pose des problèmes à cette majorité déjà accusée de faire le jeu des classes possédantes. Déjà certains ministres renâclent, Gérald Darmanin l’a dit publiquement ; Agnès Buzyn l’a écrit noir sur blanc dans une missive à Matignon. Il est vrai que si le «président des riches» met les pauvres au pain encore plus sec, il ne va pas améliorer son image. Et de droite et de moins en moins de gauche…

Laurent Joffrin
Publié dans : Politique |le 6 juin, 2018 |Pas de Commentaires »

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