La lettre de Laurent Joffrin…………(22/06/2018)

Libération 22 juin 2018
Laurent Joffrin
La lettre politique

Tsipras le valeureux

Les bonnes nouvelles – ou les moins mauvaises – passent souvent inaperçues. C’est la loi du genre. Pourtant l’accord qui vient d’être conclu entre l’Europe et la Grèce, annoncé sobrement en comparaison des milliers d’articles pondus pendant la phase aiguë de la crise de l’euro, mérite qu’on s’y attarde un peu. Il vient en effet contredire tous les prophètes de malheur acharnés à dénigrer l’Union.

La Grèce retrouve son autonomie financière après avoir accepté des réformes cruelles, en échange de quoi sa dette, sans qu’on le dise trop haut, est en grande partie allégée. Avec un taux d’intérêt proche de zéro, elle dispose d’une trentaine d’années pour rembourser, si elle rembourse un jour. Cette conclusion relativement heureuse – les Grecs ont encore de longues années de souffrance devant eux avant de rétablir leur situation sociale – doit beaucoup au courage politique d’un homme, à qui l’histoire rendra un jour justice : Alexis Tsipras.

Elu de la gauche radicale, il est aujourd’hui tenu par beaucoup de ses anciens amis sur le continent pour un traître à la cause, un Judas vendu aux eurocrates. Mais plutôt que d’entonner comme toujours l’air de la trahison, figure de rhétorique permanente de la gauche de rupture, on ferait mieux de se demander pourquoi Tsipras, en contradiction totale avec ses positions antérieures, a choisi le compromis avec Bruxelles. Pour une raison simple, en fait : s’il avait rompu avec l’euro, il aurait probablement imposé à son peuple des épreuves encore plus terribles. Détaché de l’Union, la Grèce aurait dû négocier seule face aux marchés et au FMI, sans l’aide financière substantielle accordée par l’Union. Or, on sait que les remèdes imposés par le FMI sont encore plus draconiens que ceux qui sortent en général des négociations bruxelloises.

C’est l’aporie dont les souverainistes ne veulent jamais parler. Ils dénoncent «la dictature de Bruxelles» mais oublient de préciser que sans Bruxelles, un pays isolé comme la Grèce se retrouve dans la position d’un nain qui se confronte à des géants impersonnels et impavides, ces marchés financiers qui représentent sans ciller la masse anonyme de créanciers qui n’ont strictement rien à faire des souffrances des peuples débiteurs et veulent seulement récupérer leur argent, arrondi d’un taux d’intérêt aussi lucratif que possible. Tsipras a choisi le moindre mal. Il sera probablement battu lors de la prochaine élection, tous les sondages l’annoncent. Mais il aura servi son peuple dans une circonstance dramatique sans considération pour son intérêt personnel. Pour cette raison, les extrêmes le cloueront au pilori. C’est le sort des hommes d’Etat courageux.

Publié dans : Politique |le 22 juin, 2018 |Pas de Commentaires »

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