Sénateurs, vous êtes abjects……………..(18/10/2018)

Le rejet par les sénateurs, mercredi, d’une commission d’enquête parlementaire survient au moment où des voix s’élèvent au sein du clergé catholique pour entendre les victimes d’abus.

  • Pédophilie : la crise de conscience de l’Eglise

Dans un amphi, une femme seule se tient devant plus d’une centaine d’hommes. C’était il y a presque vingt ans, au début de novembre 2000, à Lourdes. Médecin et théologienne, Marie-Jo Thiel fait face ce jour-là, à huis clos, à l’ensemble des évêques catholiques français réunis pour leur traditionnelle assemblée plénière. L’un des leurs, Pierre Pican, responsable du diocèse de Bayeux et Lisieux, est depuis dix mois mis en examen pour ne pas avoir dénoncé à la justice les agissements pédocriminels de l’un de ses prêtres, René Bissey. L’affaire a provoqué un tremblement de terre parmi ces notables. A l’origine de ce scandale : trois couples de parents très courageux, catholiques pratiquants, qui ont levé un tabou et porté plainte contre Pican, leur évêque donc, à qui ils reprochaient de ne pas avoir protégé leurs enfants, en cachant les agissements de Bissey. A Lourdes, la théologienne tente de faire comprendre aux responsables catholiques ce qu’est réellement la pédophilie et comment elle dévaste les victimes. Les questions fusent, le débat est houleux. A la sortie, les évêques sont secoués, graves, silencieux. «C’était un coup de massue», a rapporté plus tard l’un d’entre eux. Dans la foulée, l’épiscopat fait une déclaration solennelle, édicte des mesures, diffuse une brochure, enjoint à ses membres de signaler les cas à la justice. A l’évidence, cela n’a pas suffi, vu les révélations qui ont suivi. C’est par exemple, en 2016, l’affaire Preynat dans le diocèse de Lyon : un prêtre à Sainte-Foy-lès-Lyon (Rhône) est accusé d’avoir abusé d’une soixantaine de jeunes scouts dans les années 80.

Lire notre témoignage«Le père me mettait sur ses genoux, me serrait…»

Fin septembre 2018, une pétition initiée par l’hebdomadaire Témoignage chrétien (à gauche sur l’échiquier catholique) demande, à grand bruit, la mise en place d’une commission d’enquête parlementaire sur les crimes de pédophilie dans l’Eglise. Elle a été retoquée mercredi par la commission des lois du Sénat. Et c’est une occasion ratée pour l’Eglise de sortir de l’ornière.

«Crédibilité»

Quoi qu’il advienne, le débat est ouvert publiquement en France grâce à cette pétition. Depuis le début de l’année, l’Eglise vacille, prise dans une tourmente mondiale suscitée par les affaires de pédocriminalité en son sein. «Il est nécessaire de mettre les choses à plat. C’est un devoir vis-à-vis des victimes, abonde la théologienne Véronique Margron, présidente de la Conférence des religieux et religieuses en France (Corref). Ces scandales ont été possibles parce que des responsables ont fermé les yeux et l’Eglise a perdu sa crédibilité.» Reste que la classe politique française (notamment à droite et dans la macronie) a, pour le moment, des doutes et de grandes réticences.

Aucun évêque (au moins publiquement) n’avait pourtant osé marquer son opposition à la création d’une commission d’enquête parlementaire sur les cas de pédophilie dans l’Eglise. «Le regard extérieur nous aide et nous ne le redoutons plus comme nous avons pu le redouter par le passé» , avait ainsi acquiescé, dans la Croix, le patron des évêques, Georges Pontier, archevêque de Marseille. «L’Eglise ne s’oppose pas à ce que l’Etat se saisisse de ce dossier», avait affirmé, pour sa part, à Libération Luc Crepy, l’évêque du Puy-en-Velay (Loire), chargé des questions de pédophilie à l’épiscopat. L’Eglise avait quand même posé une condition : s’il y a enquête, elle doit concerner chacune des institutions, l’éducation nationale, les mouvements de jeunesse, etc. Ce que plaide, à son tour, la droite. «L’Eglise, affirme Crepy, ne doit pas être un bouc émissaire.»

De prime abord, la demande d’élargir au-delà de l’Eglise pourrait apparaître légitime. C’est vrai, qu’aujourd’hui, il y a plus d’enfants qui fréquentent les clubs de sport que le catéchisme. Mais «il ne faudrait pas que cette condition ait un effet dilatoire», pointe Aymeri Suarez-Pazos, président de l’association Aide aux victimes de mouvements religieux en Europe (Avref), qui a révélé des abus sexuels commis dans des communautés. Politiquement, l’épiscopat français n’a pas, au fond, d’autre choix que de donner son accord pour un travail approfondi d’enquête, quelle que soit sa forme. Parce que l’Eglise catholique, quoi qu’elle en dise, n’a pas réussi à gérer, en interne, cette crise qui l’expose particulièrement depuis une vingtaine d’années.

«Dans les placards»

En 2016 et 2017, dans le sillage de l’affaire Preynat, une série de révélations a montré que les mesures édictées par l’épiscopat, au début des années 2000, n’ont pas été entièrement suivies d’effets. Prévenu dès 2004 des agissements du curé, le cardinal Philippe Barbarin, son supérieur hiérarchique, ne l’a pas relevé de ses fonctions, ni alerté la justice. Dès lors, comme le remarque l’association de victimes La parole libérée, plusieurs plaintes n’ont pu aboutir du fait de la prescription. Effet collatéral du silence de l’évêque ? Ou choix délibéré de protéger le prêtre des poursuites ? Ces points seront sans doute éclaircis lors du procès du cardinal, qui aura lieu le 7 janvier devant le tribunal correctionnel de Lyon.

«Chaque évêque hérite des dossiers laissés dans les placards par ses prédécesseurs. Du coup, ils se tiennent tous», affirme pour sa part Me Edmond-Claude Fréty, l’avocat des parties civiles dans le procès Castelet-Fort qui s’ouvrira, lui, le 30 octobre. Là aussi, l’ex-évêque d’Orléans, André Fort, a enterré, en 2008, le dossier de Pierre de Coye de Castelet, prêtre soupçonné d’attouchements sur une dizaine de jeunes garçons lors d’un camp de vacances. Avant que son successeur, Jacques Blaquart, ne prenne un virage radical.

Crise systémique

Ces affaires l’attestent, la crise de la pédocriminalité dans l’Eglise catholique comporte deux volets, qui s’imbriquent. D’un côté les agissements des clercs pédocriminels, de l’autre la gestion par l’institution de ces dossiers quand elle en a connaissance. Devenue endémique dans les milieux catholiques, la question de la pédophilie touche au cœur du fonctionnement de l’institution. «Chaque évêque est roi dans son diocèse», remarque encore Me Fréty. C’est vrai. Ce n’est qu’au Vatican qu’il réfère de ces actes. D’un évêque à l’autre, le traitement des affaires de pédophilie diffère donc, comme le montrent les récents errements dans l’épiscopat français. Ce serait, entre autres, l’intérêt d’une commission indépendante de l’Eglise de tirer au clair ces différences de traitement.

Une personnalité au-dessus de tout soupçon d’anticatholicisme primaire l’avait compris, dès le début des années 2000 : Joseph Ratzinger, le futur Benoît XVI, alors préfet de la Congrégation pour la doctrine de la foi, un poste clé au Vatican. Des normes avaient été émises pour que les dossiers concernant les clercs pédophiles remontent à Rome. Non pour les enterrer (comme on avait pu le croire dans un premier temps), mais pour éviter qu’ils ne soient enfouis dans les diocèses. Ratzinger lui-même avait alors été effaré, dit-on, par l’ampleur des révélations. Vingt ans plus tard, là aussi, la crise n’est toujours pas résolue. En 2018, elle a même pris une allure systémique, des affaires touchant l’Eglise chilienne à celles en Allemagne, en passant par l’enquête, aux Etats-Unis, du procureur de Pennsylvanie.

Courage politique

En France comme ailleurs, une enquête globale s’impose. Le pape a lui-même convoqué à Rome, en février prochain, un sommet inédit d’évêques sur ce dossier devenu explosif. Contrairement à ce qu’on pourrait croire, il n’y a que très peu de pays qui ont réalisé des investigations d’envergure. Accuser l’épiscopat français de retard en la matière serait un mauvais procès. La question est d’ailleurs autant de la responsabilité des politiques que des religieux. En Australie, pays qui avec l’Irlande a mené le travail le plus approfondi sur la question de la pédophilie dans les institutions en charge de l’enfance et de la jeunesse, la décision de créer une commission d’enquête a été prise, en 2012, par la Première ministre Julia Gillard. Pour l’obtenir, les associations de victimes avaient mené d’intenses campagnes. Ses travaux ont duré cinq ans, et ont permis l’audition de 8 000 victimes. Les résultats, publiés fin 2017, étaient accablants pour les institutions religieuses : plus de 58 % des affaires de pédophilies y avaient eu lieu, deux tiers chez les catholiques, un tiers chez les protestants. L’enquête australienne mettait aussi au jour un chiffre hautement inquiétant : 7 % des clercs catholiques étaient concernés par des affaires de pédophilie.

La France va-t-elle avoir, elle aussi, le courage de mener de telles investigations ? C’est désormais la question qui se pose. Ce qui nécessite une réelle volonté de la classe politique. Des enquêtes parlementaires élargies à d’autres institutions seraient-elles le bon format ? L’historien et sociologue des religions Philippe Portier émet des doutes. «Il pourrait y avoir quand même des soupçons d’idéologie», estime-t-il. En clair : que certains élus instrumentalisent cette question pour mener une croisade antireligieuse. Portier soulève un autre écueil : une commission d’enquête parlementaire est limitée dans le temps, six mois maximum. «C’est une durée qui ne serait pas suffisante», reconnaît François Devaux, le président fondateur de La parole libérée. Surtout s’il s’agit d’examiner l’ensemble des institutions liées à l’enfance et à la jeunesse. Quoi qu’il en soit, il ne faudrait pas que l’argument ne soit prétexte à enterrer le débat. Il est toujours possible aussi de mettre en place d’autres types de commissions… Au nouveau gouvernement, s’il le souhaite vraiment, de se pencher sur le dossier.

Bernadette Sauvaget

Liberation.fr
desirdavenir77500
Publié dans : Non classé |le 18 octobre, 2018 |Pas de Commentaires »

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