Gilets jaunes…………………….(11/01/2019)

Le rond-point devant l’Intermarché serait-il la nouvelle Puerta del Sol ? Les années 2010 avaient commencé par une série de mouvements sur les places des grandes villes: Indignados, Occupy Wall Street, Tahrir… Elles se terminent avec une invention des provinces françaises, les mouvements de ronds-points. La comparaison est peu faite entre les gilets jaunes et ces mouvements grassroots qui ont essaimé sur la planète. C’est pourtant une clé pour comprendre la manière de faire politique des gilets jaunes.

Bien sûr, la population des ronds-points n’a sociologiquement rien à voir avec les intellectuels précarisés qui se massaient sur les places d’Espagne ou de Wall Street. Pour autant leur combat se rejoint sur de nombreux aspects: utilisation décisive des réseaux sociaux, refus de nommer des leaders, rejet des organisations politiques et syndicales, critique radicale de la démocratie représentative, absence de revendications précises auxquelles se substituent des émotions (colère, indignation) et la mise en avant de valeurs (démocratie, justice sociale, dignité).

«Le programme politique, c’est de démocratiser la démocratie»

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Que s’est-il passé pour que les gilets jaunes, d’ordinaire très critiques sur l’Union européenne, se mettent à célébrer cette révolution pro-européenne ? Enseignés par d’autres gilets jaunes, Eric Drouet et Maxime Nicolle avaient visionné un docu Netflix sur le bouillant hiver ukrainien. Et Maïdan est soudainement devenu un modèle car, selon les mots de Drouet, «une manifestation pacifique» s’est transformée en quatre-vingt-treize jours en «une véritable révolution pour la défense des droits civiques». Le mouvement des gilets jaunes dure déjà depuis cinquante-six jours.

Vincent Glad auteur du blog l’An 2000 sur liberation.fr

est une petite phrase qui revient souvent sur les ronds-points: «Les gilets jaunes ne sont ni d’extrême droite ni d’extrême gauche mais d’extrême nécessité.» Les étiquettes politiques divisent, il faut trouver d’autres moyens de faire groupe. Les gilets jaunes sont soudés par ce destin économique commun et par la construction d’un ennemi partagé, source de tous leurs maux : Emmanuel Macron. A Wall Street, on fabriquait du consensus en dressant une ligne très claire avec l’ennemi qui s’appelait alors «les 1%»: «Ce que nous avons tous en commun, c’est que nous sommes les 99 % qui ne tolèrent plus l’avidité et la corruption des 1% restant», proclamaient-ils. Ces définitions gazeuses du mouvement leur permettent de brasser large, «de faire du collectif avec de l’hyper divers politiquement», analyse Dominique Cardon, sociologue au Médialab de Sciences-Po qui a étudié les mouvements des places. «Ils ne se préoccupent pas de définir substantiellement les valeurs du collectif, ils définissent le collectif par sa diversité.»

Sur les ronds-points, comme jadis sur les places, tout le monde a le droit à la parole, dans un horizontalisme radical. «On retrouve chez les gilets jaunes le même refus de la délégation que sur les places, explique Dominique Cardon. Tout porte-parole est sous le contrôle permanent d’une base qu’on ne peut pas délimiter. Ils savent qu’il est extrêmement fragile de formuler une phrase comme « nous voulons ». Tout énoncé collectif doit formuler sa propre contestation.» A défaut de pouvoir nommer des représentants, ce sont les admins des pages Facebook structurant le mouvement qui sont devenus les chefs par défaut : Eric Drouet, Maxime Nicolle et Priscillia Ludosky. Soumis à une supervision permanente de leurs troupes sur Facebook, ils ne cessent de répéter qu’ils ne sont que des «messagers» et en aucun cas des leaders. Ils ne sont pas et ils ne seront jamais «Manu». Ils sont les «99%». Wael Ghonim, qui avait initié les manifestations de la place Tahrir en créant la page Facebook «Nous sommes tous Khaled Saïd», était un leader de fait, reconnu de tous, organisant les rassemblements et publiant des infos depuis sa page. Pour autant, il se défendait farouchement d’être un chef: «Cette révolution n’a pas de leader, n’a pas de tête qui dépasse.»

«The process is the message» (le processus est le message), répondaient les militants d’Occupy Wall Street quand on leur demandait quelles étaient leurs revendications. Se retrouver ensemble sur une place à parler politique pendant des heures est déjà en soi un programme politique, un modèle de société idéale à taille réduite. «Le vecteur politique de l’engagement sur les places, ce sont les procédures de la démocratie, développe Dominique Cardon. Le programme politique, c’est de démocratiser la démocratie. Si on parle de fond politique, il y aura nécessairement des désaccords.» C’est ainsi que l’on peut comprendre comment les gilets jaunes ont glissé de la question des taxes sur l’essence à la revendication d’un référendum d’initiative citoyenne. «Avec le RIC, finalement, les gilets jaunes discutent aussi des procédures de la démocratie», relève Dominique Cardon.

Nouvelle famille

Cela semble être la nouvelle règle des sociétés contemporaines : mettez des gens sur une place ou un rond-point, laissez-les discuter d’un sujet qui les révolte, et ils finiront toujours, à force de délibérer, par remettre en cause la démocratie représentative. Parce que les débats au Parlement ou sur les plateaux télé ne représentent pas les débats passionnants qu’ils ont sur la place. Parce qu’un peuple qui discute ensemble de politique, sans l’encadrement traditionnel des partis ou des syndicats, en vient vite à la conclusion que la démocratie n’est pas «réelle». «Que no nos representan !» (Ils ne nous représentent pas), criaient les Indignados. Pour les gilets jaunes, il ne sert à rien de rentrer à la maison avec «100 balles et un Mars», il faut s’assurer que le futur Parlement, «l’Assemblée citoyenne» comme ils l’appellent, leur ressemble et les représente vraiment. Sinon ils auraient fait tout cela en pure perte.

Les mouvements de places ou de ronds-points sont d’abord une expérience de vie, qui change à jamais le rapport à la chose publique de ses participants, qui fabrique des générations politiques qui auront des effets à long terme. L’économiste Frédéric Lordon avait signé la phrase définitive des mouvements de places, dans un discours au premier soir de Nuit Debout : «Il est possible qu’on soit en train de faire quelque chose.» Même sans rien obtenir, Nuit Debout avait «fait quelque chose», ce mouvement avait fait démocratie, avait inventé un monde meilleur, géographiquement situé, le temps d’un printemps. «Nous ne reprendrons pas le cours normal de nos vies», avait déclaré le 10 décembre Emmanuel Macron, qui aurait bien aimé reprendre le cours normal de la sienne mais avait compris qu’il n’en serait jamais ainsi pour les gilets jaunes. «Si on ne participe pas à ces mouvements, on n’y comprend rien, explique Dominique Cardon. Il faut y être, l’expérience politique est dans la discussion et dans le sentiment très affectif et sensible de faire du commun.» Les gilets jaunes ont parfois préféré fêter Noël et nouvel an sur les ronds-points car c’était en quelque sorte leur nouvelle famille.

Malgré tous ces points communs, les mouvements des places sont absents de l’imaginaire des gilets jaunes, qui ne citent jamais les Indignés ou Occupy Wall Street. Leurs références sont plutôt à chercher du côté des révoltes à la française, 1789 et Mai-68. Chez les gilets jaunes, la culture politique ne s’apprend pas comme jadis dans des organisations partisanes au catéchisme rigide mais au fil de l’eau et des partages sur Facebook. C’est ainsi qu’on a vu apparaître il y a une dizaine de jours des références à un mouvement de places, celui de Maïdan, point de départ de la révolution ukrainienne de 2014 et du renversement du dirigeant pro-russe Viktor Ianoukovitch.

 

Publié dans : Non classé |le 11 janvier, 2019 |Pas de Commentaires »

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