La lettre de Laurent Joffrin……………………….(01/02/2019)

Libération 01 février 2019
Laurent Joffrin
La lettre politique
de Laurent Joffrin

Pétain, Zemmour, Wauquiez

Le wauquiezisme est-il un humanisme ? On en doute de plus en plus. Une affaire d’apparence anecdotique livre un indice éclairant. Le 30 janvier, Eric Zemmour était l’invité du Rendez-vous des idées, pince-fesses intellectuel organisé régulièrement par le parti Les Républicains pour se remuer les méninges en bonne compagnie. Jusque-là rien que de banal, Zemmour est le publiciste vedette de la droite dure : la droite en principe moins dure peut bien frotter ses conceptions aux siennes.

Tout change avec la posture adoptée par Wauquiez, qui a tenu a accueillir en personne l’idole des réacs (à connotation xénophobe), avec un sonore «Eric est ici chez lui». Lequel Eric a attiré quelque 700 personnes enamourées qui lui font une ovation de rock star. Etonnante dérive. Rappelons tout de même que le parti dirigé par Wauquiez est l’héritier – lointain désormais – d’une double filiation gaulliste et libérale, par Chirac et Sarkozy interposés. Dire que Zemmour «y est chez lui», c’est répudier d’un coup soixante-dix ans d’histoire politique, même si Sarkozy, mais non Chirac, Balladur ou Juppé, avait déjà mordu la ligne jaune sous l’influence de Patrick Buisson.

Cette fois, on change carrément de file. Zemmour venait défendre son livre consacré à l’histoire de France, défense inutile, puisque l’audience était acquise d’avance à ses thèses. Que dit le livre, en effet ? Que l’histoire de France la plus traditionnelle est la seule valable, qu’elle n’est pas honteusement déformée par ces historiens de gauche voués à la «repentance» et à la glorification des faibles, «les vaincus, les femmes, les colonisés». On reprendra ici le compte rendu de lecture déjà publié dans Libé, mais qui mérite d’être rappelé pour bien mesurer la métamorphose de la droite officiellement républicaine, qui a tout oublié de ses origines. Destin français, l’opus zemmourien, ne livre qu’un seul message : les libertés publiques sont désormais un obstacle au salut de la nation. Une phrase résume le livre (p. 191) : «Ignorant les leçons du passé et oubliant les vertus de son histoire, la France saborde son Etat au nom des droits de l’homme et l’unité de son peuple au nom de l’universalisme». La liberté : voilà l’ennemie.

Après une introduction personnelle, plutôt bien troussée, Zemmour livre un essai chronologique, de Clovis à nos jours. Le livre se présente comme une contre-histoire qui dégonfle les mythes officiels – ce qui se conçoit. Il déterre en fait l’histoire monarchiste nationaliste telle qu’elle fut diffusée par Maurras, Bainville et quelques autres entre les deux guerres. Une histoire cursive, soigneusement écrite, mais une histoire à œillères, outrageusement partisane.

Pour Zemmour, l’histoire de France commence avec Clovis. Choix significatif. Bien sûr, le roi franc a étendu par la guerre son petit fief de Belgique à un territoire qui évoque l’actuel Hexagone, il a choisi Paris pour capitale et, surtout, il s’est converti au christianisme. Pour le reste, le choix est arbitraire : Clovis n’a rien de français (il s’appelle Chlodowig et parle une langue à consonance germanique) et n’a aucunement l’idée d’un pays qui pourrait s’appeler la France. A sa mort, son royaume se désunit et il faut attendre deux siècles pour que Charles Martel reconstitue une entité hexagonale, elle-même englobée dans l’empire de Charlemagne – Karl der Grosse pour les Allemands, qui le revendiquent tout autant – puis de nouveau divisé après le traité de Verdun de 843. A vrai dire, les historiens s’accordent pour dater de Bouvines, ou de la guerre de Cent Ans, l’apparition d’un royaume qui annonce la future France, avec un début de sentiment patriotique. Le choix de Clovis n’a qu’une seule origine : la volonté de célébrer «les racines chrétiennes» du pays.

Tout est à l’avenant : on met en scène un peuple catholique par nature patriote opposé à des élites cosmopolites. Jeanne d’Arc mobilise le camp Armagnac, plus conservateur, contre les Bourguignons alliés aux Anglais, pourtant tout aussi «Français» que leurs adversaires. Louis XIII et Richelieu ont cent fois raison de réprimer les protestants, accusés de séparatisme ; Catherine de Médicis tente la réconciliation pendant les guerres de religion, mais bascule du côté des catholiques avec la Saint-Barthélemy que Zemmour justifie à mots couverts, pour approuver ensuite l’instauration de l’absolutisme – éloge ému de Bossuet –, régime régressif qui a pour seul mérite d’unifier la future nation. Louis XIV, autre héros zemmourien, expulse les protestants, œuvre pie. Il a pourtant ruiné son peuple et mené des guerres incessantes et vaines. Pas un mot sur le Code noir et l’essor de l’esclavage organisé par Colbert au nom du Roi Soleil. Les Lumières inoculent à la vieille France l’illusion universaliste qui corrompt l’identité française. Le chapitre sur Voltaire (qui avait certes des défauts) n’est qu’une démolition systématique ressuscitant le vieux réquisitoire réactionnaire contre le philosophe et son «hideux sourire». Robespierre bénéficie d’un éloge paradoxal pour avoir incarné une République impérieuse et nationale. Sans craindre la contradiction, Zemmour porte aux nues l’insurrection vendéenne (classique de la littérature monarchiste) alors qu’elle fut massacrée sans retenue sous l’égide du même Robespierre. Bonaparte est célébré pour avoir mis fin à la Révolution et étendu sur l’Europe une tyrannie dont Zemmour passe sous silence les tares les plus évidentes. Les Anglais puis les Américains sont fustigés comme agents de la mondialisation sans âme. Le Front populaire disparaît, comme sont effacées du récit les conquêtes du mouvement ouvrier.

Pétain, enfin, est réévalué (réhabilité ?), parce qu’il a opposé aux Allemands son «bouclier», complémentaire du «glaive» de la France libre, vieille thèse maréchaliste qui revient à jeter aux orties le travail des historiens contemporains. La théorie du «bouclier» s’effondre d’elle-même quand on remarque que le Maréchal a poursuivi la collaboration jusqu’au bout, pour finir à Sigmaringen après avoir prêté la main à la déportation des Juifs. Drôle de bouclier… Bref, Zemmour ressuscite la vieille histoire maurrassienne, autoritaire, traditionaliste et antisémite, se contentant de remplacer la haine des juifs par la dénonciation de l’islam. Le livre s’appelle Destin français. Il y avait un meilleur titre : «Action française».

La droite républicaine fait donc un triomphe à un livre de facto monarchiste, aux accents pétainistoïdes. Pauvre Général, condamné à mort par Vichy, un régime que ses héritiers réhabilitent désormais, presque sans y penser…

LAURENT JOFFRIN
Publié dans : Non classé |le 1 février, 2019 |Pas de Commentaires »

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