Archive pour le 15 février, 2019

La lettre de Laurent Joffrin……………………………..(15/02/2019)

Libération 15 février 2019
Laurent Joffrin
La lettre politique
de Laurent Joffrin

Chalençon le grand démocrate

Arroseur arrosé… La transparence dont se réclament les «gilets jaunes» – ils voulaient, par exemple, diffuser en direct leurs discussions avec le gouvernement – se retourne contre eux. Ou plus exactement contre l’un des plus connus d’entre eux : Christophe Chalençon, «référent» gilet jaune pour le Vaucluse. Ce grand démocrate a été enregistré à son insu en Italie par la chaîne de télévision 7. Ses propos valent leur pesant de cacahuètes : «Je sais que je risque beaucoup. Je peux me prendre une balle dans la tête à n’importe quel moment. Mais j’en n’ai rien à foutre. J’irai au bout de mes convictions, parce que s’ils me mettent une balle dans la tête, Macron il est passé à la guillotine. On est arrivé à un tel point de confrontation, que s’ils m’abattent, il est mort aussi. Parce que le peuple il rentre dans l’Élysée et il démonte tout. Lui, sa femme, et toute la clique. On est plusieurs comme ça. S’ils en touchent un, on a des gens, des paramilitaires qui sont prêts à intervenir parce qu’ils veulent aussi faire tomber le pouvoir. Donc aujourd’hui tout le monde est calme, mais on est à la limite de la guerre civile. Donc soit il y a une solution politique très rapidement, parce que derrière il y a des gens qui sont prêts à intervenir de partout.»

On dira qu’il s’agit d’un délire marginal prononcé par un individu isolé qui ne représente que lui. Hum ! Chalençon est l’un des premiers porte-parole du mouvement, il est intervenu maintes fois sur les chaînes d’info, il a envisagé de se présenter aux Européennes, il a pondu des communiqués pour réagir aux déclarations officielles, etc. Et surtout, il faisait partie de la délégation de gilets jaunes que le vice-président du Conseil italien, Luigi Di Maio, a rencontrée subrepticement pour marquer sa solidarité et souligner les points communs entre les gilets jaunes et le Mouvement Cinq Etoiles qui codirige l’Italie. Pas exactement un marginal de la protestation. On dira encore que dans ce mouvement, personne ne représente personne. Mais cela revient à dire que tout le monde représente tout le monde, et donc que Chalençon le fait comme les autres. Il faut bien s’accrocher à quelque chose pour comprendre ce que veulent les manifestants. Pourquoi pas Chalençon ?

Sa puissante déclaration est intéressante parce qu’elle déroule parfaitement un raisonnement qu’on retrouve souvent, sous une forme ou sous une autre, dans les déclarations publiques de ces représentants qui ne représentent personne mais parlent au nom de tout le monde.

1) Le complotisme : l’Etat français pourrait bien avoir décidé de faire assassiner d’une «balle dans la tête», une des figures éminentes des gilets jaunes (supposition grotesque assénée d’un ton péremptoire). Autrement dit, cet Etat prétendument démocratique n’en est pas un, mais se comporte comme la pire des dictatures. Idée largement répandue, bien au-delà des cercles gilets jaunes, dont on peut facilement déduire le prolongement : si la démocratie n’est pas démocratique, les moyens illégaux ou violents utilisés contre elle sont légitimes.

2) La violence verbale et physique : en représailles, Macron sera «guillotiné» (une paille…), son épouse sera «démontée» (?) et les «paramilitaires» interviendront pour prendre le pouvoir (!).

3) L’appel à l’insurrection : si nos revendications n’aboutissent pas, «il y a des gens qui sont prêts à intervenir de partout».

Ridicule, évidemment, mais significatif de l’état d’esprit ambiant. Comme par le passé (les ligues dans les années 30, les communistes dans les années 50, quand ils distinguaient démocratie «formelle» et démocratie «réelle», etc.), on décrète que la République est un régime Potemkine, ouvert en façade, tyrannique en fait. Chalençon le dit de manière outrancière, mais on retrouve ce raisonnement chez nombre de procureurs de «l’oligarchie» qui gouvernerait en fait le pays sous couvert d’institutions démocratiques, ou encore chez les contempteurs d’une classe politique réputée étrangère à la volonté du peuple, qu’il convient donc de «dégager» par toutes sortes de moyens (voir les attaques directes contre la personne ou le domicile des députés, qui se multiplient depuis quelques semaines). On prétend vouloir une «démocratie directe». Mais il apparaît surtout que cette exigence a pour but de dégommer les pouvoirs en place au profit d’assemblées populaires (des soviets, disait-on en Russie) expéditives et brutales. Chalençon a d’ailleurs livré lui-même la clé de ses élucubrations : c’est lui qui a appelé à la rescousse un sauveur militaire en la personne du général de Villiers, promu à son corps défendant successeur de Boulanger. Quand le «démocratisme» débouche sur l’aspiration autoritaire.

LAURENT JOFFRIN
Publié dans:Non classé |on 15 février, 2019 |Pas de commentaires »

La lettre de Laurent Joffrin………………………..(15/02/2019)

Libération 14 février 2019
Laurent Joffrin
La lettre politique
de Laurent Joffrin

Le testament de Juppé

Les testaments d’hommes politiques font souvent événement. On se souvient de François Mitterrand exaltant «les forces de l’esprit», réflexion peu habituelle pour un leader socialiste. De Dwight Eisenhower mettant en garde son pays contre le pouvoir excessif du «complexe militaro-industriel», paradoxe pour un militaire de carrière par excellence. Ou encore de Lénine, qui n’était pas un tendre, s’inquiétant du caractère brutal de l’un de ses successeurs possibles, Joseph Staline. L’histoire de France offre d’autres exemples illustres : Louis XIV confessant qu’il a «trop aimé la guerre», ou Napoléon se justifiant à Sainte-Hélène en invoquant les acquis de la Révolution qu’il avait maintenus, ce qui a permis au bonapartisme de perdurer bien après sa mort en 1821.

Le discours d’adieu aux Bordelais prononcé ce jeudi par Alain Juppé n’aura peut-être pas la même postérité. Pourtant, il marque une borne dans la vie politique française. Avec une sincérité émue – ce qui n’efface pas les critiques qu’on peut émettre par ailleurs à son encontre – l’ancien Premier ministre a expliqué pourquoi sa décision de quitter la vie politique était pour lui «un crève-cœur». Il a dénoncé «la montée de la violence sous toutes ses formes, verbales et physiques, le discrédit des hommes et des femmes politiques réputés « tous pourris », la stigmatisation des élites dont tout pays a pourtant besoin […] dans ce climat général infecté par les mensonges et les haines que véhiculent les réseaux sociaux». «L’esprit public, a-t-il ajouté, la vie publique, sont difficiles à vivre et lourdes à porter […]. Aujourd’hui, aucune fonction n’inspire plus le respect à nos concitoyens, il faut agresser, il faut insulter, systématiquement», a-t-il continué, tout en défendant d’avoir pris sa décision en raison du mouvement des «gilets jaunes», dont sa ville est un des bastions.

Tout cela mérite un brin de méditation. La dénonciation indistincte «des élites» et l’exaltation «du peuple», même si on en comprend l’origine, sont néanmoins un poison de la vie publique. «Les élites» sont-elles toutes coupables ? Et d’ailleurs, qui vise-t-on à travers ce terme confus ? Les professeurs, les médecins, les chercheurs scientifiques, les universitaires de renom, font partie «des élites». Faut-il leur couper la tête ? Et pourquoi cibler en particulier les hommes politiques ou les hauts fonctionnaires, quand on sait que la grande majorité d’entre eux sont honnêtes et s’efforcent de remplir leur tâche avec zèle et sens de l’intérêt général ? Question plus délicate mais également légitime : «le peuple» a-t-il toujours raison, est-il toujours plus pur ou plus sage ? Cette opposition simpliste, par le passé, a conduit en général à l’établissement de régimes autoritaires. L’a-t-on oublié ?

De la même manière, la violence verbale qui émaille le débat public, sur les réseaux mais aussi ailleurs, ne saurait être considérée comme un progrès démocratique. Certains y voient une «libération de la parole», une «juste expression de la colère», une «revanche sur le mépris», etc. Réflexions de révolutionnaires en peau de lapin. La liberté est la première valeur des civilisations. Mais cette liberté ne consiste pas à laisser libre cours à toutes les pulsions, comme on le voit si souvent sur Internet. La civilisation, au contraire, repose sur la maîtrise des pulsions. La violence appelle la violence, la parole conduit aux actes quand elle ne les accompagne pas. Là encore, l’histoire des dictatures démontre qu’elles ont été précédées le plus souvent d’une brutalisation de la discussion collective, d’un abandon de la retenue minimale qui sied aux polémiques entre adversaires politiques, bientôt changées en pugilats où s’entrechoquent des ennemis irréductibles. Si l’adversaire est un traître, un salaud, un félon, un «dominant» cynique et indécrottable, un cruel exploiteur du peuple, pourquoi prendre des gants avec lui ? Pourquoi respecter à son endroit les garanties individuelles offertes par les libertés publiques ? Pourquoi rester en démocratie, puisque cette démocratie n’est qu’un paravent de l’oppression la plus insidieuse ? Les «élites ennemies du peuple» ? On sait ce qu’on fait habituellement des ennemis du peuple. On les fusille.

C’est ce qu’a voulu dire, de toute évidence, Alain Juppé. Figure de l’ancien monde, il s’inquiète de l’avènement du nouveau. Suffisamment, en tout cas, pour ne pas en être. Dans sa longue vie de combats politiques, pourtant, il ne laissera pas le souvenir d’un bisounours. Plutôt celui d’un sage arrivé, après maintes épreuves, à une respectable et utile lucidité.

LAURENT JOFFRIN
Publié dans:Non classé |on 15 février, 2019 |Pas de commentaires »

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