La lettre de Laurent Joffrin……………………..(25/02/2019)

Libération 25 février 2019
Laurent Joffrin
La lettre politique
de Laurent Joffrin

Algérie : le retour de la momie

Depuis très longtemps, l’Algérie est gouvernée par des pantins solennels. Ce magnifique pays aux riches ressources matérielles et humaines est affligé d’un système politique très particulier, né du dévoiement de l’indépendance nationale. Au fil des décennies, c’est la même caste de généraux et de politiques, nimbée d’une vieille auréole nationaliste, qui se partage indéfiniment le pouvoir, au fil d’intrigues impénétrables, de corruption massive, de répressions sporadiques mais impitoyables et de révolutions de palais auxquelles on ne comprend rien, tant elles se déroulent à l’abri d’un mur opaque de féroce omerta. Régulièrement, ces hiérarques de l’ombre, indéboulonnables, délèguent l’un d’entre eux à la présidence, avec pour seule maxime, cette version détournée de l’aphorisme célèbre attribuée au comte de Salina dans le Guépard : pour que rien ne change… il faut que rien ne change.

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A la faveur de la cinquième candidature de Bouteflika, ancien ministre des Affaires étrangères du FLN pendant la guerre, et donc paré du prestige de l’indépendance arrachée aux Français, la logique de la marionnette est poussée à l’extrême : le Président, affecté par des accidents vasculaires cérébraux, n’a pas pris la parole en public depuis sept ans et il n’apparaît plus dans les cérémonies que sous la forme d’une photo officielle à laquelle on rend les honneurs avec componction. Ce n’est plus un homme de paille, c’est une momie.

Si la situation de l’Algérie n’était pas si grave, on pourrait en plaisanter : il y a une certaine sagesse à être gouverné par un homme qui ne fait rien et qui ne dit rien. Au moins, cela lui évite de faire ou de dire des bêtises, comme beaucoup de ses prédécesseurs. Ses partisans voient en lui une garantie de stabilité : stabilité parfaite, en effet, puisque le Président est rigoureusement muet et immobile, tel une figure du musée Grévin. Du FLN à La Fontaine… L’Algérie est dirigée par un roi soliveau, qui oppose à toute difficulté un silence de marbre et un sang-froid absolu. Une sorte d’idéal pour les tenants d’un gouvernement minimal : un chef d’Etat changé en simple photo.

Du coup, la jeunesse algérienne se rebelle, ainsi que tout ce que le pays compte de professionnels un peu modernes, qui désespèrent de voir le pays évoluer et dont beaucoup, si rien ne change, sont tentés par l’exil. Un nouveau printemps arabe ? En quelque sorte, même si les effectifs des manifestations restent très inférieurs à ceux observés ailleurs en 2010. Avec plusieurs difficultés en sus. Beaucoup d’Algériens, les plus âgés en tout cas, gardent le souvenir cruel de la guerre civile des années 90, qui a ravagé le pays. Beaucoup, également, se souviennent qu’ils n’ont eu le choix, à cette époque, qu’entre une dictature militaire corrompue et la prise de pouvoir par un parti islamiste radicalisé par la guerre, hantise partagée avec encore plus de crainte par toutes les chancelleries occidentales, la France au premier rang. Dans un pays déjà islamisé par la collusion entre les généraux et les barbus, on a peur d’une nouvelle tentative islamiste, qui plongerait le pays dans la guerre, ou bien dans une tyrannie encore plus impérieuse que l’actuelle.

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Quant à l’opposition politique, elle est morcelée, cacophonique, désabusée et ne croit guère qu’il soit possible de renverser une dictature aussi coriace, qui s’appuie sur un minutieux système de clientèle et qui joue encore avec habileté du réflexe nationaliste. Une voie pourrait s’ouvrir : la naissance d’un nouveau parti, appuyé sur les forces vives du pays et poussé en avant par la rue. Espoir ténu, qu’il faut agiter avec prudence : les obstacles sur cette route sont si grands qu’un parieur préférerait à coup sûr miser sur la reconduction du président de cire. Bouteflika n’a pas plus de ressort qu’une souche. Mais cette souche tient la présidence. Avantage considérable.

LAURENT JOFFRIN
Publié dans : Non classé |le 25 février, 2019 |Pas de Commentaires »

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