Les affaires sont les affaires…………………………….(09/03/2019)

L’Europe ignore encore tout de lui. Pourtant, une bonne part de la terreur qu’elle a vécue ces dernières années lui revient directement. Derrière les tueries parisiennes et mancuniennes, l’ombre d’un même homme, Ali Moussa al-Shawakh, dit Abou Lôqman. Maître espion, puis chef de l’impitoyable Amniyat, les services de renseignement de l’Etat islamique (EI), le Syrien incarne les pires horreurs du «califat».

Pour la première fois, Libération livre un récit détaillé de son parcours, sur la foi de documents d’enquêtes, d’entretiens avec des sources spécialisées et de travaux universitaires. Une recension qui documente l’importance d’Abou Lôqman dans l’appareil sécuritaire de l’EI, mais précise aussi son rôle dans l’affaire Lafarge, où il est suspecté d’avoir agi en tant que gouverneur de Raqqa. Malgré l’annonce de sa mort par une frappe irakienne du 17 avril 2018, la traque d’Abou Lôqman perdure.

Comme l’avait révélé Libération en juillet 2018, c’est par une note déclassifiée de la Direction du renseignement militaire (DRM) que le nom d’Abou Lôqman est apparu dans la procédure liée à la multinationale franco-suisse. En prenant le contrôle de la cimenterie de Jalabiya (près de Raqqa), l’EI a mis la main sur un véritable trésor de guerre.

Dès lors, le service secret, rattaché au ministère des Armées, va suivre les manœuvres initiées par l’EI pour en tirer le plus d’argent possible. En point de mire, un rendez-vous organisé le 22 décembre 2014 à la frontière turco-syrienne : «Une réunion entre des hommes d’affaires turcs et des représentants de Daech impliqués dans l’usine Lafarge aura lieu pour évoquer ces projets», note le renseignement militaire. Quelques jours plus tard, la DRM affirme que derrière ces mystérieux «représentants de Daech» se cache l’une des figures majeures de l’organisation : Abou Lôqman.

Cette révélation conduit les enquêteurs à entamer des recherches sur ce dirigeant alors méconnu. Dans une synthèse rédigée en septembre 2018, la Direction générale de la sécurité intérieure (DGSI) estime que «l’information selon laquelle [ Lôqman] participait à une réunion sur le sort de Lafarge est logique et cohérente» «L’enjeu économique stratégique du maintien de l’activité de l’usine revêtant un caractère essentiel dans l’administration de la Syrie par l’EI.»

Manipulation

Aux yeux de la DGSI, l’exhumation tardive du rôle central d’Abou Lôqman s’explique par sa place de choix dans l’organigramme de l’EI. Un rang très élevé, qui l’oblige, pour se protéger, à déléguer les tâches du quotidien. Pour autant, la DGSI conclut sans détour : «Son implication dans la gestion de l’usine de Jalabiya ne semble faire aucun doute.»

C’est dans le village d’Al-Sahel, dans la province de Raqqa, qu’Ali Moussa al-Shawakh naît en 1973. Membre du clan sunnite des Ajeel, il obtient une licence de littérature arabe à l’université d’Alep en 2002. D’autres sources, moins vraisemblables, lui prêtent en outre un cursus de droit. En 2002, Abou Lôqman est envoyé dans le camp militaire de Ras al-Aïn pour y effectuer son service. Il y obtient le grade de premier lieutenant et semble très apprécié de ses supérieurs. Il gagne ensuite Damas, où il est incorporé à une unité de renseignement de l’armée régulière. Une expérience qui lui permet d’acquérir certaines méthodes de manipulation. Elles feront sa renommée.

En 2003, Abou Lôqman entame sa vie souterraine. Les Américains envahissent l’Irak de Saddam Hussein, stimulant la riposte des réseaux d’Al-Qaeda ramifiés autour d’Abou Moussab al-Zarqaoui. Le jeune sunnite idolâtre alors le raïs irakien. Il exècre aussi les alaouites, qui trustent les plus hauts postes de l’armée loyaliste syrienne. Depuis sa région d’origine, converti au salafisme rigoriste par le prédicateur Hamed al-Tayyaoui, Abou Lôqman se démène pour trouver des candidats au jihad. Il opère dans la zone grise permise par les services de sécurité syriens – connus pour instrumentaliser les mouvements islamistes à leur avantage. Recruteur la nuit, le futur terroriste agit le jour comme professeur d’arabe à l’école Al-Garbi d’Al-Sahel. Ce petit jeu dure jusqu’à début 2010, date à laquelle il est arrêté pour sédition. Inquiets de la vigueur prise par les réseaux jihadistes, les moukhabarat de Bachar al-Assad l’enferment à la prison militaire de Sednaya, à 30 kilomètres de Damas.

Revirement

C’est dans ce bagne infâme, où se pratiquent torture et exécutions extrajudiciaires, qu’Abou Lôqman embrasse la destinée de l’EI. Emprisonné avec des opposants politiques, des Kurdes et des communistes, il se lie avec Fiwaz Mohammed Kurdi al-Hiju, un homme ayant combattu les Américains en Irak. Un islamiste convaincu aussi, qui deviendra un des premiers juges influents de Daech dès sa sortie. Ensemble, ils résistent aux sévices perpétrés par les soldats. Et préparent le coup d’après.

Libéré au printemps 2012, Abou Lôqman rejoint d’abord les rangs du Jabhat al-Nosra (affilié ensuite à Al-Qaeda). Mais comme beaucoup de référents convaincus de la nécessité de créer un «califat» à part entière, il agit petit à petit en faux-nez de l’Etat islamique en Irak et au Levant, patronné par Abou Bakr al-Baghdadi. Véritable agent double, en contact étroit avec son compagnon de détention, Fiwaz Mohammed Kurdi al-Hiju, Abou Lôqman va siphonner Al-Nosra de l’intérieur pour mieux l’écraser. Le revirement est spectaculaire.

Abou Lôqman obtient la défection de 630 combattants étrangers du Jabhat al-Nosra. Tous gagnent l’EI. C’est aussi Lôqman qui ordonne la mise à mort de l’un des plus importants émirs d’Al-Nosra, Abou Saâd al-Hadrami. En avril 2013, l’ex-professeur d’arabe est à la tête d’une armée de près de 2 300 soldats. Plus de 1 200 combattants de l’Armée syrienne libre sont arrêtés et exécutés. Leurs restes sont jetés dans la cour de l’hôpital public de Raqqa, avec un écriteau : «Rejoignez l’EI ou vous subirez le même sort.» Une semaine après l’ultimatum, 5 750 recrues de plus affluaient.

Péripétie

Abou Lôqman, une kunya (un «nom de guerre») maculée de sang qui terrorise désormais toute la Syrie. Intégré à l’Amniyat, la police secrète de l’EI, le despote reconvertit le bâtiment administratif du barrage de Tabqa en base opérationnelle. Journalistes locaux, déserteurs, rivaux, tous sont torturés et décapités.

Courant 2014, Lôqman est nommé responsable des interrogatoires puis gouverneur de Raqqa. Un jihadiste franco-algérien, de retour de Syrie, narre ainsi à la DGSI les actes de barbarie commandités au stade municipal : «J’ai entendu des gens se faire frapper, crier, et une personne se faire électrocuter. Ils attachent les gens à un poteau et les laissent des heures. […] Un Syrien m’a dit qu’il avait été mis pendant neuf jours dans la « prison du lapin », une petite cage contraignant les prisonniers à rester accroupis. […] Il y a aussi la « prison du serpent », où le détenu est allongé en long sans pouvoir se lever ni s’asseoir.»

A cette période, l’EI enclenche sa campagne de terreur sur l’Occident. Pour de nombreux services de renseignement, sa conception incombe à deux éminences grises : Abou Lôqman et son compatriote au sein de l’Amniyat, Abou Mohammed al-Adnani. Selon plusieurs sources policières et judiciaires, les opérations extérieures étaient conçues comme suit : les cibles et la stratégie étaient validées en haut lieu, puis des nationaux ayant une fine connaissance du terrain étaient chargés de frapper leur propre pays.

Selon nos informations, Abou Lôqman aurait eu la responsabilité de superviser les cellules envoyées dans les pays francophones et anglophones. Une thèse également défendue par le journaliste de Mediapart Matthieu Suc dans son livre les Espions de la terreur. Deux éléments viennent enfin appuyer ce diagnostic : fin 2014, Abou Lôqman fait partie des huit membres du conseil de gouvernance de l’EI, sous le patronage d’Al-Baghdadi. Puis, tout début 2015, il change de kunya et se fait appeler Abou Ayoub al-Ansari.

La suite est un long jeu du chat et de la souris avec la coalition internationale, qui rêve de l’éliminer. Fin août 2016, Al-Adnani est tué par un tir de drone américain à Al-Bab. Au combat à ses côtés, Abou Lôqman est sérieusement blessé. Une péripétie qui ne l’empêche pas de continuer à gravir les échelons au sein de l’Amniyat. En mars 2017, il en devient le numéro 1, et effectue même un aller-retour un mois plus tard en Libye pour y structurer sa succursale nord-africaine. En août, l’armée américaine mène plusieurs opérations pour le capturer vivant à Al-Sahlel, son village. Sans résultat. A Raqqa, il est ensuite repéré dans une vaste demeure en marbre jaune, propriété du parti Baas. Mais c’est finalement à Hajin, près de la frontière irakienne, qu’il aurait été abattu il y a tout juste un an. A ce propos, la DGSI manie la prudence dans sa synthèse : «Les services ne sont pas en mesure de confirmer cette information.»

Liberation.fr

Publié dans : Non classé |le 9 mars, 2019 |Pas de Commentaires »

Vous pouvez laisser une réponse.

Laisser un commentaire

Vu de Corbeil-Essonnes |
ARCHITECTURE D'UN CONGO NOU... |
DEBOUT SAINT ETIENNE |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | PS : UN NOUVEAU SOUFFLE POU...
| Comité de soutien de Quetig...
| Ségolène Royal présidente