La lettre de Laurent Joffrin………………………..(15/03/2019)

Libération 15 mars 2019
Laurent Joffrin
La lettre politique
de Laurent Joffrin

La gauche au vert

Longtemps le rouge et le rose étaient les couleurs dominantes de la gauche. Du rouge vif au rose pâle, les courants se distinguaient par l’intensité d’une teinte plus ou moins affirmée. Tout cela est fini. Il n’y a plus ni rouge, ni rose, ni pourpre, ni écarlate, ni amarante, ni garance, ni fuchsia, ni vermillon, ni bordeaux, ni fraise écrasée. Il n’y a que du vert. Un vert uniforme, ni vert pomme, ni vert olive, ni verdâtre et encore moins vert-de-gris : le vert tout court.

La candidature de Raphaël Glucksmann, homme sympathique et intelligent, qui devrait prendre la tête d’une liste Place publique (son mouvement), soutenue par le PS, confirme s’il en était besoin cet alignement chromatique : le souci de la planète sera le fil, non pas rouge mais vert, de sa verte campagne. Ainsi les listes de gauche, qui fleurissent comme dans un champ printanier après la pluie, adoptent dans leur exubérante multiplicité un langage unique, celui de l’écologie. En substance, voici leurs slogans respectifs. France insoumise : l’écologie est au centre de notre projet. Benoît Hamon : au centre de notre projet, il y a l’écologie. Yannick Jadot : l’écologie, dans notre projet, sera au centre. Raphaël Glucksmann appuyé par Olivier Faure : l’écologie, au centre de notre projet, sera. Belle marquise…

On pourra se réjouir de cette victoire culturelle des Verts, au moment où montent à juste titre les inquiétudes pour le climat, pour la diversité des espèces, pour la qualité de l’alimentation, pour la pureté de l’air et bien d’autres choses. Mais c’est aussi là que commencent les difficultés pour la gauche. Devant une telle profusion de professions de foi verte, comment s’y reconnaître ? Au fond, comme Henry Ford déclarant à propos de la Ford T que les consommateurs pourront préférer n’importe quelle couleur, pourvu qu’elle soit noire, la gauche dit aux électeurs qu’ils pourront voter pour n’importe quelle formation, pourvu qu’elle soit verte.

Comment justifier cette pluralité de listes si toutes disent la même chose ? C’est le paradoxe de cette situation : plus les positions se ressemblent, moins il est question d’unité. Jadot plaide la paternité historique de l’écologie, ce qui est incontestable. Hamon refuse toute alliance avec Glucksmann par cette simple phrase : «C’est mon clone, pourquoi le prendrais-je sur ma liste ?» Mélenchon croit toujours en son hégémonie à gauche et veut faire cavalier seul au nom de l’écologie. Le PS rase les murs et s’efface derrière Glucksmann. Ainsi une armée de petits hommes verts se présente en ordre dispersé. Allez comprendre.

Certes, on cherchera des poux dans la tête du voisin. Jadot a eu le malheur de confesser qu’il acceptait le principe de l’économie de marché (tout en proposant une politique écologique très volontariste, à coups d’investissements publics, de fiscalité verte et de normes nouvelles). Aussitôt, FI et Génération.s le traduisent devant un tribunal d’inquisition qui l’accuse de «dérive libérale» et de ralliement au capitalisme, alors que ni les projets de La France insoumise ni ceux de Hamon ne prévoient, qu’on sache, de socialiser l’ensemble de l’appareil de production et acceptent, donc, la présence d’une économie de marché. Quand on est de la même église, on pratique facilement l’excommunication. C’est le risque de cette campagne à gauche : la surenchère, seul moyen de se distinguer.

La situation la plus difficile est celle du PS : si Faure derrière Glucksmann passe au vert, où est l’identité du parti ? Si l’écologie devient la seule référence, qu’est-ce que le socialisme démocratique ? Un souvenir ? Alors qu’en Europe, quoiqu’en difficulté parfois grave, la sociale-démocratie perdure et formera, en tout état de cause, un groupe important au Parlement européen. On comprend que les socialistes souhaitent unifier la gauche, comme ils le font depuis les années 1970. Mais si elle reste divisée, pourquoi s’effacer derrière un autre ? Pour être avec le reste de la gauche, il faut d’abord être. Peut-on reconstruire sa maison quand on va s’abriter dans celle des autres ? A moins qu’il n’y ait plus ni murs, ni toit, ni foyer. Mais est-ce si sûr ?

 

Publié dans : Non classé |le 15 mars, 2019 |Pas de Commentaires »

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