Archive pour le 7 février, 2020

La lettre de Laurent Joffrin……..(07/02/2020)

Libération 07 février 2020
Laurent Joffrin
La lettre politique
de Laurent Joffrin

Mila et le maelström

On a beau s’habituer à tout, la chose laisse tout de même pantois. Ainsi, pour avoir posté sur la Toile une vidéo provo­catrice envers l’islam –  insultante même  – dans le feu d’une embrouille entre jeunes comme il en existe des milliers en ligne, la jeune Mila doit vivre sous protection policière, quitter son lycée et retrouver péniblement une place dans un ­autre établissement, chassée par un déferlement de haine et de menaces de mort. Tout cela se passant dans la République française laïque, au sein d’une école dont la première vertu est d’assurer l’éducation des jeunes générations dans un climat de sereine tolérance. 

Personne ou presque ne recommandera l’usage d’invectives vulgaires dans la légitime critique de telle ou telle religion. Dans une société civilisée, on évite autant que possible d’injurier les convictions religieuses de ses voisins. Mais au pays de la satire anticléricale, du surréalisme transgressif, de la traditionnelle moquerie envers les religions impérieuses, on mesure la régression que ces lynchages en ligne risquent d’entraîner pour la liberté d’expression. Au rebours de l’insigne maladresse démontrée par la ministre de la Justice, Nicole Belloubet, dans sa première réaction, le blasphème est licite en France, comme dans la grande majorité des démocraties. La loi est sur ce point d’une clarté cristalline. Ce qui nous conduit à tirer quelques leçons de cette affaire au départ microscopique, changée en polémique nationale par la violence verbale des contempteurs de la jeune Mila.

1) Une nouvelle fois, on mesure combien les sociétés contemporaines se sont laissées déborder par la puissance biface des réseaux sociaux. Instrument fascinant de culture et de communication, la Toile reste aussi un monstre sans limites. Des millions d’utilisateurs n’ont pas compris que ce qu’on poste sur les réseaux échappe à la première seconde au champ de la vie privée ou des cercles de proches pour devenir une déclaration publique susceptible, dans les cas majeurs, de faire le tour de la Terre. Dans une société policée, apaisée, ce qu’on dit dans l’intimité n’a pas vocation à devenir parole publique. L’abolition de cette barrière par Internet transforme le débat public, déjà passablement violent, en foire d’empoigne permanente qui laisse libre cours à toutes les pulsions, y compris les plus ­blessantes ou les plus mortifères. Faute d’un mode d’emploi reconnu, selon le langage de la ­psychanalyse, le «ça» et le «moi» emportent le «surmoi» dans un maelström d’affects grossiers. Il serait peut-être temps d’y réfléchir collectivement, pour retrouver, à l’expérience, les règles élémentaires de la communication civilisée.

2) Avant et après sa vidéo, Mila a été victime d’agressions en ligne sexistes et homophobes (c’est d’ailleurs ce qui a déclenché sa diatribe sur l’islam). Les réactions des associations féministes ou LGBT ont été variables, allant du soutien clair et immédiat à la défense gênée. Elles sont globalement restées inaudibles, alors même que ces associations ont pour habitude de professer haut et fort une vigilance de tous les instants. Pourquoi ? Parce les agresseurs sont –  ou semblent être  – des musulmans. Voilà le résultat d’idéologies certes bien intentionnées, mais qui sont handicapées par un essentialisme pervers. On juge les agresseurs pour ce qu’ils sont, et non pour ce qu’ils font. Selon qu’ils appartiennent ­à tel groupe, pour les mêmes faits, ils seront plus ou moins condamnables. Du coup, on introduit une hiérarchie des victimes et des coupables propice à toutes les dérives racialistes. Alors que dans ce domaine, comme dans tant d’autres, le bon vieil universalisme est la seule boussole légitime.

3) L’affaire, aussi bien, démontre la virulence de la pression intégriste, qui tend à rétablir de fait, et contre l’esprit des lois, l’interdiction du blasphème. Autre régression déplorable, justiciable d’une résistance et d’une lutte sans complexes, ni faiblesse.

4) On remarquera, enfin, que la principale autorité musulmane du pays, le CFCM, par la voix de son président, Mohammed Moussaoui, ne dit pas autre chose : «Nous devons accepter que l’islam soit critiqué y compris dans ses principes et fondements. […] La liberté d’expression est fondamentale. Elle est source d’enrichissement et de progrès par la diffusion d’idées et d’opinions qu’elle permet. Elle est le fondement de notre démocratie et le rempart contre toutes les formes d’alié­nation.» On ne saurait mieux dire. Comme quoi, tout n’est pas perdu.

LAURENT JOFFRIN
 
Publié dans:"AFFAIRES" |on 7 février, 2020 |Pas de commentaires »

La lettre de Laurent Joffrin………..(07/02/2020)

Laurent Joffrin
La lettre politique
de Laurent Joffrin

Ruissellement vers le haut

On n’a peut-être pas assez souligné les résultats de l’étude réalisée par l’OFCE, think tank keynésien (plutôt de gauche, mais aussi sérieux et précis dans le maniement des chiffres). Il en ressort une chose très simple : l’étiquette de «président des riches» accolée de manière polémique à Emmanuel Macron au début du quinquennat correspond bien au contenu du flacon.

Analysant sur deux ans l’effet des décisions fiscales et budgétaires arrêtées par le gouvernement Philippe, l’OFCE montre qu’une grande partie des douceurs sonnantes et trébuchantes dispensées par l’Etat depuis 2017 est allée aux plus aisés, tandis que les réformes du logement et des allocations chômage ont fait diminuer le revenu des Français les plus défavorisés (de 5%). Ainsi le «ruissellement», qui est censé justifier les politiques libérales, a bien eu lieu. Mais à l’envers. Selon un phénomène gravitationnel étrange, l’argent a ruisselé… vers le haut, ce qui surprendra les physiciens, mais pas les économistes habitués à examiner l’effet des médications libérales administrées dans les grands pays depuis la «révolution conservatrice» des années 80. Les «premiers de cordée» célébrés par le régime ont obtenu les récompenses qui s’attachent à leur statut. Les autres ont dû, en proportion, serrer un peu plus autour de leur taille, à la manière d’une ceinture, la corde censée les relier à leurs compatriotes.

Une nouvelle fois, s’il en était besoin, on perçoit la différence qui sépare les politiques de gauche des politiques de droite. Sous Hollande, dans une mesure modérée mais très réelle, les inégalités évaluées par le fameux coefficient de Gini s’étaient réduites. Elles s’accroissent ensuite. Ainsi le «nouveau monde» promu par la macronie est plus inégalitaire que l’ancien. Ainsi le «néisme» (la passion de la nouveauté) n’est pas toujours synonyme de progrès social.

Les accusés se défendront en soulignant que l’emploi, en compensation, s’est amélioré et que le chômage a connu une décrue lente mais significative. Chose incontestable. Mais là encore, les chiffres nous éclairent. Un lecteur attentif de cette lettre, Jean-Marie Battiston, banquier de philosophie libérale, mais lui aussi précis dans ses analyses, nous a fait remarquer que le redressement de l’emploi a commencé avant l’élection d’Emmanuel Macron, dès le milieu de l’année 2016, même s’il est survenu trop tard pour permettre à l’ancien président de se représenter.

Paradoxe : l’un des protagonistes de ce redressement, alors ministre de l’Economie, s’appelait Emmanuel Macron. La conclusion s’impose d’elle-même : à la faveur de l’élection présidentielle, la chrysalide de centre gauche est devenue un papillon de droite.

LAURENT JOFFRIN
Publié dans:Politique |on 7 février, 2020 |Pas de commentaires »

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